Opinions

Philosophe

Théologien auprès du projet Avicenne (1)

Le livre d'Anne-Marie Delcambre, «L'Islam des interdits» (2) offre un plat de réjouissances à celles et ceux - nombreux comme d'ailleurs les médias - qui nourrissent une crainte à l'égard de l'Islam, voire cultivent l'islamophobie et stigmatisent la religion des musulmans comme une religion guerrière, une religion de la violence et de l'intolérance, de l'intégrisme et du fondamentalisme. Que cache cette peur? Comment arrive-t-on à de telles considérations? Par une lecture littérale, soit exactement ce que reproche A-M. Delcambre aux fondamentalistes. Elle lit le Coran en se tenant strictement à ce qui est écrit. Pour s'autoriser ensuite à affirmer que c'est au pied de la lettre que le Coran justifie la violence et le terrorisme. Aucune interprétation circonstancielle liée au contexte historico-politique n'est faite... et cela arrange beaucoup de gens. «Islam et la femme», «Islam et l'Occident», «Islam et la guerre»... , chacune de ses 23 thématiques est «éclairée» par des textes du Coran lus au premier degré, constituant pour l'occasion un arsenal justifiant les clichés et préjugés (L'islam soumet totalement la femme, déteste l'Occident, est une religion guerrière, etc.) d'Occidentaux apeurés et ignorants l'«Islam positif». Elle confond ici, à travers un amalgame qui n'a d'égal que l'ignorance et le mépris, Islam et islamisme (doctrine politique visant la soumission du monde à la Charia).

Le sujet de son livre et paradoxalement son «modus operandi» posent la question de la relation au texte.

La plupart des musulmans pratiquant un Islam de spiritualité (avec ses 5 piliers, soit la croyance en un Dieu unique, les cinq prières quotidiennes, le pèlerinage à la Mecque, l'aumône et le Ramadan) lisent le Coran avec une certaine contextualisation. L'exemple premier sont les nuances qu'ils apportent entre les versets mecquois (sur la foi) et médinois (sur l'organisation de la communauté musulmane). N'en déplaise à certains, le Coran n'apparaît pas intouchable.

Mais le risque d'une lecture fondamentaliste, donc littérale, guette toutes les religions. Il faut ainsi interpréter la Bible par la Bible, par le sens général de son message, par son fil conducteur et non en sortant un verset de son contexte. De même, le Coran s'interprète par le Coran. A-M. Delcambre n'en a cure! Elle n'est pas la seule. La lecture aussi fondamentaliste qu'archaïque où le Coran se trouve «décontextualisé» pour se voir ensuite façonné et instrumentalisé par le politique, est certainement celle qui préside à la posture d'al Qaeda et d'Oussama Ben Laden. G.W Bush et ses conseillers chrétiens ultra-fondamentalistes opèrent de même de leur côté.

Il est important de cerner le statut de la notion de «vérité» pour un dialogue interreligieux. Personne ne peut prétendre posséder celle-ci, car la vérité ne peut jamais être une « vérité-objet » (Gianni Vattimo). Pour les chrétiens, la vérité est une personne: Jésus Christ. Et on ne peut posséder une personne, sous peine de tuer la relation.

Il n'en reste pas moins que l'Islam, au contact de l'Occident pluriculturel et par la «mondialisation religieuse», est (ou sera) amené à pratiquer une véritable herméneutique (interprétation) et l'exégèse historico-critique du Coran. Pas en y imposant la modernité occidentale et rationaliste. Non, décalés des modèles de l'Europe et comme pour d'autres «fondamentaux» (Droits de l'Homme, démocratie, égalité homme-femme...), l'exégèse ou l'interprétation musulmane du Coran ne peuvent être le «clone» de ceux de l'Occident! L'Islam d'Europe (à la différence de l'Islam en Europe, soit 1ère génération) devrait s'orienter, sans oublier ses racines religieuses et culturelles des pays d'origine, vers ce que j'appelle - faute de mieux - une modernité arabo-musulmane et un «Islam de lumière» (Malek Chebel).

La crise de la pensée en Islam, souvent évoquée, provient du fait que l'Islam ne se pense pas lui-même. Plus depuis sept siècles! Certes, les musulmans pensent et souvent prodigieusement. Certes, une multitude d'Oulémas (docteurs du droit) prennent la parole. Mais il n'y a plus guère de penseurs (philosophes et théologiens) qui pourraient être les passeurs entre la Parole divine du Coran et la culture contemporaine. Faute d'intellectuels musulmans et d'une véritable pensée de l'Islam, celui-ci risque d'être idéologisé, politisé (instrumentalisation actuelle par les extrémistes terroristes) et cléricalisé (mais impossible dans l'Islam sunnite). Mais comment éviter que l'Islam ne verse dans l'islamisme? En déconstruisant ce discours idéologique et politisé des extrémistes, on peut avoir accès à «une parole divine infinie». Alors, comme dans d'autres religions révélées dignes de ce nom, l'Islam «enfante», à sa façon, la Parole de Dieu. Une vision audacieuse que j'apporte avec respect.

Mais j'irai plus loin. Si la parole est infinie, elle n'est alors jamais épuisée, ni totalement interprétée, comme l'a souligné saint Ephrem de Syrie à l'aube du christianisme. Le texte «divin» ou la Parole de Dieu, mise en relation avec la parole humaine (des cris de joie aux souffrances des femmes et des hommes, des peuples les plus cultivés aux plus exploités) déploiera alors des dynamiques et dimensions nouvelles. Comme pour Mozart, car celui qui l'interprète peut dégager des richesses cachées voire insoupçonnées. Ainsi, la dernière interprétation du Coran (comme celle de la Thorah ou de la Bible) n'est pas encore arrivée. Ces interprétations obéissent à des critères stricts. Ici, il faudrait alors réfléchir au sens qui se dégage entre le texte «fondateur» (Coran ou Bible) et la «texture» de notre vie. Ainsi le Coran, loin d'être intouchable, renvoie toujours à une autre dimension de la «Vérité». Il est au fond un point de départ. En d'autres termes, le sens n'émerge pas simplement du texte même mais de la rencontre entre le monde du texte et le monde du lecteur.

Puisque l'interprétation dernière n'est pas donnée, nous nous tenons dans l'«Ouvert» (Maurice Bellet), un espace qui rend possible ce que Paul Ricoeur appelle si joliment «l'hospitalité entre les convictions». Celle-ci fait à son tour espérer, de façon non illusoire, la paix dans notre monde tellement globalisé et, paradoxe, tellement pluriel.

Terminons donc sur un paradoxe: le livre d'A-M. Delcambre, même si parfois il enferme l'Islam dans une littéralité mortifère, oeuvre néanmoins à penser l'«impensé» voire «l'impensable» de l'Islam.

(1) Centre de réflexion interconvictionnel sur les enjeux de la construction européenne.

(2) LLB 23/03/04

© La Libre Belgique 2004