Opinions

Avocat

Administrateur de la Ligue des droits de l'homme et du Syndicat des avocats pour la démocratie

L es esprits profonds avancent masqués », disait Nietsche. Alors que la mode est à la communication, à la transparence, voire au strip-tease médiatique, les juges ne gagneraient-ils pas à redevenir anonymes? Depuis le début de l'affaire Dutroux, ils sont apparus sur le devant de la scène. A chaque jour son interview de tel ou tel magistrat, devenu «public relation». Certes, on déplorait un déficit abyssal de compréhension de la part du grand public. Mais à tout prendre, ne vaut-il pas mieux une justice incomprise qu'une justice décriée et des juges sous pression? Dans tous les procès sortant un peu de l'ordinaire, les procureurs et les juges sont identifiés, photographiés et filmés. Le président de la cour d'assises et l'avocat général deviennent des «vedettes» au même titre que les accusés ou les plaignants. Ce vedettariat opère, pour beaucoup de magistrats, à leur corps défendant (comme on l'a vu, de façon spectaculaire, il n'y a guère, avec Mme Liekendael «paparazzée» à Liège). A quoi rime de rendre publique l'identité des juges, en y ajoutant parfois carrément leur biographie? Le risque de théâtralisation de la vie judiciaire n'est pas mince. La médiatisation ad hominem des magistrats peut provoquer des dérapages. Quelques fois même des menaces sur les juges et leur famille! Tenir leur identité secrète, par une interdiction légale, s'il le faut, c'est peut-être le prix à payer pour éviter les excès de zèle, les boucs émissaires et les «guerres des juges»... Sans doute faudra-t-il rappeler à l'homme de la rue que la structure d'une institution - la justice en l'occurrence - son financement, son histoire expliquent beaucoup mieux son efficacité, ou ses errements et ses déboires, que la personnalité de telle ou telle figure de proue.

La putain du droit

Le Conseil supérieur de la justice (C.S.J.), dont on va renouveler les membres, ne devrait-il devenir le seul interlocuteur des médias pour répondre aux questions des citoyens sur le fonctionnement de la justice, à tout le moins dans les «grandes affaires» où il pourrait, pour l'occasion, déléguer un observateur? N'étant pas «en première ligne», il devra certes, souvent, s'informer avant de répondre aux journalistes. Cela prendra un peu de temps mais le temps n'arrange-t-il pas quelquefois bien les choses? Ainsi, dans le procès Cools, on a commencé par pousser des cris de paon et par pronostiquer la chienlit pour constater à l'unisson, quelques semaines plus tard, que «justice avait été rendue». Et «avec bon sens» qui plus est! Le C.S.J. pourrait également rappeler à l'opinion, comme le font les avocats lorsqu'ils en ont l'occasion, que les problèmes de procédure ne sont pas des abcès ou des chancres exploités par des coupables cherchant à échapper au sort qu'ils méritent: alors que le droit pénal est là pour sanctionner les vauriens, le droit de la procédure pénale est fait, avant tout, pour protéger les honnêtes gens. Contre les erreurs judiciaires mais aussi contre les abus de policiers trop zélés (car il y a des brebis galeuses dans toute profession). Rappeler de surcroît que, pour un avocat, c'est un devoir impérieux de soulever des arguments de droit lorsque l'occasion lui en est offerte. Si l'on veut conserver un régime de liberté, il est en effet urgent de redorer le blason de la procédure pénale que même certains magistrats, gagnés parfois par le souci de ne pas déplaire à une certaine opinion publique mise aux abois, traitent comme si elle était la putain du droit...

© La Libre Belgique 2004