Opinions

La question des fins de carrière constitue un véritable enjeu de société pour lequel la désinformation a pris le pas sur une véritable pédagogie. Et le gouvernement en cette matière n'est malheureusement pas le dernier magicien du verbe...

En apparence, en effet, son discours se présente comme parfaitement logique: comment continuer à payer les pensions des plus anciens, alors que leur nombre va littéralement exploser avec l'arrivée massive à la retraite des enfants du «baby-boom» et la prolongation spectaculaire de l'espérance de vie? Comment maintenir en Belgique un niveau de vie élevé grâce à une activité économique florissante, si nous nous entêtons à entretenir un taux d'activité plus faible que chez nos concurrents et amis de l'Union européenne, singulièrement pour les 55-65 ans? Et l'on ose même prendre le modèle nordique comme référence, sans le présenter dans sa globalité!

En réalité, il faut une formidable imagination pour percevoir la logique du «remède» qui consiste à prolonger la carrière des «vieux» pour assurer leur solidarité avec les jeunes... qui attendent leurs places. Bien plus, il est à craindre que prolonger la durée de la carrière professionnelle ne soit en fait qu'une fuite en avant qui, tôt ou tard, demandera de nouveaux ajustements. Nous vivrons en effet, sauf pandémies spectaculaires de grippe aviaire et de vache folle réunies, toujours de plus en plus vieux. Et le taux d'activité se réduira encore... Devra-t-on dès lors dans quelques années prolonger à nouveau la durée de la carrière professionnelle? A moins que l'on n'élargisse encore les possibilités légales de jobs étudiants...

La question fondamentale en filigrane de tous ces discours est bien celle de l'avenir de notre sécurité sociale et de son financement. Voulons-nous, oui ou non, sauvegarder un «trésor» de notre société et de son bien-être? Et, dans l'affirmative, quels sont les moyens à mettre en oeuvre? Le financement de la «sécu», fondé exclusivement sur le facteur «travail» et sa rémunération, est brinquebalant depuis des années.

Nous ne parlons pas ici des réductions successives de charges patronales ONSS que l'on a cru indispensable d'accorder sans contrainte ni conditions, pour des raisons économiques de compétitivité et pour des raisons sociales de création d'emplois. Avec le résultat que l'on voit... Mais, plus fondamentalement, c'est l'assiette du financement qui se réduit proportionnellement d'année en année, alors que dans le même temps les besoins augmentent! Qui nous expliquera que, depuis la création de la sécurité sociale il y a 60 ans, la part du facteur «travail» dans notre produit intérieur brut se réduit continuellement? Et qui démontrera que poursuivre sur le mode de financement de 1944, basé exclusivement sur le facteur travail, ne peut amener inexorablement que le démantèlement de notre «sécu» ? Qui soulignera que la valeur ajoutée par les équipements, robots et machines est totalement étrangère au financement des dépenses sociales? Et que, conséquence dramatique, la recherche de rentabilité maximale, avec en corollaire la substitution du travail par le capital, participe donc à la déliquescence de la «sécu»? Qui, enfin, nous révélera que, bien plus que le taux d'activité, c'est le pourcentage des actifs occupés qui importe, les autres étant, d'une manière ou d'une autre, forcément «à charge» des premiers. Et donc que le premier combat à mener est celui du chômage.

Notre «sécu» est malade. Plutôt que de la placer aux soins intensifs appropriés, nos gouvernements ont préparé l'amputation depuis des années par la voie des privatisations... Aujourd'hui, l'anesthésiste vient de passer... Le monde syndical sera en effet probablement très satisfait de présenter un «bulletin de victoire» relevant une légère amélioration du pouls... Mais après un bras, ce sera une jambe, un pied... et sans doute... l'index! Outre le système des pensions dont il est question aujourd'hui, c'est en effet l'assurance-maladie-invalidité qui est structurellement et dramatiquement en déficit.

Dans un autre secteur, des voix VLD se sont élevées pour formuler la proposition de supprimer l'allocation familiale du premier enfant... Et le monde patronal, par la voix d'Agoria, ne se gêne pas pour décocher une flèche de plus vers le système d'indexation des salaires, menace selon eux pour la compétitivité de nos produits... et donc de nos emplois, ajoutent-ils sans vergogne! Si l'on se rappelle que certains rêvent tout haut de régionaliser la «sécu», force est de constater qu'à son chevet se pressent davantage de croque-mort que de médecins...

Notre «sécu» n'est économiquement et socialement pas efficace. Pour tout dire, son financement la place en contradiction avec elle-même. En s'alimentant exclusivement à la source du facteur «travail», elle favorise la production à haute capacité capitalistique, décourage la création d'emplois, pénalise les employeurs, et entretient la menace permanente de délocalisations. En outre, tous les secteurs économiques ne concourent pas de manière semblable à son financement. Une petite entreprise de laveurs de vitres y participe proportionnellement bien plus qu'une grande banque qui investit lourdement dans le «self banking»... Et comme il est actuellement bien plus «confortable» et lucratif de gérer une entreprise à forte dominante capitalistique, la tentation est évidemment très grande de remplacer l'homme par la machine...

Quelle voix s'élèvera pour nous dire combien nous avons plus que jamais besoin d'une nouvelle solidarité? 100000 voix battant le pavé de Bruxelles ne suffiront sans doute pas... La seule solution durable est en effet d'élargir l'assiette de prélèvement des cotisations sociales à l'ensemble de la valeur ajoutée, en clair sur les deux facteurs principaux de production. De cette manière, travail et capital concourront ensemble à ce financement, et la concurrence déloyale entretenue jusqu'à présent au détriment du facteur travail sera supprimée.

Le secteur non-marchand, autre grand malade de notre société, à forte dominante «travail», y retrouvera sans doute un nouveau et indispensable souffle. C'est toute la société, les nourrissons, les jeunes, les malades, les handicapés, les personnes âgées,... qui, enfin, verront une embellie dans les services auxquels ils ont droit! Notre société a besoin d'une nouvelle solidarité, et c'est bien le véritable enjeu de la contestation d'aujourd'hui. La compétition entre travail et capital a tourné à la prédominance de ce dernier, mais le mode de financement de la sécurité sociale y a contribué grandement en pénalisant le facteur travail. L'élargissement du financement de la «sécu» à l'ensemble des facteurs de production représentera certes un coût pour certains secteurs, mais sera un véritable ballon d'oxygène pour d'autres, précisément ceux qui créent et entretiennent davantage d'emplois.

Ne terminons pas sans revenir un instant sur la formulation officielle du projet. La «solidarité intergénérationnelle» chère à M. Verhofstadt et ses acolytes, elle existe déjà! En vrai et sans contrainte. Car la solidarité, l'authentique, est spontanée et ne se décrète pas... Il faut en effet rappeler à nos autorités l'extraordinaire bénévolat accompli par les prépensionnés et retraités dans le monde associatif, culturel et sportif où les besoins sont immenses... et les moyens souvent extrêmement réduits. Par définition, le bénévolat, cet investissement social gratuit, ne coûte rien à la société et lui est hautement bénéfique. Il a sans doute le défaut d'être «inestimable» dans toutes les acceptions du terme... Mais que deviendra-t-il dans le cadre de la «solidarité intergénérationnelle» que tente de nous imposer notre gouvernement?

© La Libre Belgique 2005