Opinions C’est maintenant et non dans dix ans que se jouent le destin d’un demi-milliard d’Européens et l’avenir de notre modèle de civilisation. Nous, Européens, allons-nous enfin avoir le courage, la détermination et l’énergie de faire de l’Europe une grande puissance démocratique ? Voilà le défi que nous devons relever alors que le monde est l’objet d’un rééquilibrage accéléré et que les Européens vivent l’une des crises les plus graves de leur histoire.

En une décennie, l’Occident a perdu le leadership dans la mondialisation. De nouvelles interdépendances entre les peuples sont apparues au grand jour au sein d’un monde dont les mutations géopolitiques, démographiques, technologiques et climatiques sont sans précédent. De nouvelles puissances, souvent des fédérations de taille quasi continentale, ont changé l’équilibre politique et économique de la planète. C’est donc un monde nouveau qui s’éveille. Et, avec lui, une nouvelle génération d’Européens engagés prend conscience de la nécessité de penser ensemble l’avenir et l’intérêt général européens.

Allons-nous, nous Européens, prouver que des peuples voisins partageant les mêmes valeurs fondamentales et les mêmes ambitions sociales, sont capables de se réinventer et de penser ensemble leur unité de manière démocratique pour sortir de la crise ?

Saurons-nous faire la preuve que l’Europe ne se réduit pas à un simple marché, mais constitue un projet collectif partagé ? Trouverons-nous les moyens d’orienter le capitalisme au service de la société ?

Serons-nous capables de réinventer suffisamment rapidement nos systèmes de production et d’innovation pour relever les défis du développement durable et du changement climatique ?

Pourrons-nous préserver cet espace de liberté, d’échanges et de créativité qui en soixante ans s’est étendu à la presque totalité du continent et qui fait l’attrait et la spécificité de l’Europe ?

Saurons-nous inventer une société soucieuse de justice sociale qui veille à intégrer tout au long de leurs vies des femmes et des hommes de différentes générations ?

Réussirons-nous enfin à mettre les jeunes, la culture, la connaissance mutuelle au cœur de notre projet ?

L’enjeu est majeur : rien moins qu’une nouvelle vision de l’Europe et du monde.

Pour remplir cette mission historique, il s’agit d’abord de faire face à l’urgence : apporter une solution durable à la crise qui touche le Vieux Continent, annihile la confiance, nourrit les populismes et menace la démocratie et soixante ans de construction européenne. Cette crise, autant qu’une crise bancaire et financière, est une crise structurelle d’absence de perspectives de croissance amplifiée par les dérèglements du capitalisme financier et une gouvernance européenne inadaptée à la nouvelle donne mondiale. Annoncée dès le Conseil européen de Lisbonne en 2000, elle était doublement prévisible : le vieillissement démographique de l’Europe modifie les équilibres sociaux, réduit le potentiel de croissance et accroît mécaniquement l’endettement public. L’autre moteur de la croissance, l’innovation, requiert un investissement puissant que les Européens n’ont pas eu la volonté de réaliser ensemble.

Dans cette situation nouvelle, la crise a révélé l’inefficacité des rencontres de directoire à huis clos, l’inadéquation de nos modes de décision intergouvernementaux européens ainsi que l’impréparation, le manque de leadership et de vision partagée de trop nombreux dirigeants. Avec deux conséquences majeures : le développement des divisions et des ressentiments entre citoyens européens doublé d’un sentiment d’impuissance du politique.

Dans un tel contexte, nous ne pouvons plus nous satisfaire de rafistoler un système en fin de vie en cumulant les plans de la dernière chance. Il est urgent de regarder la réalité en face et de créer ensemble une nouvelle souveraineté - cette fois-ci collective - qui redonne tout son sens à l’action politique. Pour ce faire, décidons maintenant de mettre en œuvre un gouvernement de la zone euro associant d’emblée tous les pays qui voudront le rejoindre. Ce gouvernement ne devra pas se limiter à une surveillance des budgets des Etats membres et à la gestion des crises financières et monétaires, mais devra également comprendre une ambition concrète en matière d’harmonisation fiscale et sociale, de croissance et d’emplois ainsi qu’une véritable capacité d’investissement permettant le financement de projets et de services d’intérêt général européen. Ce gouvernement préfigurera une fédération européenne qui rassemblera le moment venu tous les Etats de l’Union qui le souhaiteront. Il devra être contrôlé de manière démocratique. Dans l’immédiat, nous préconisons une association véritable du Parlement européen, de la Commission européenne et des Parlements nationaux, à parité avec les Etats membres, à la gestion de crise.

Au delà de l’urgence, le moment est aussi venu de réinventer la démocratie européenne et d’engager enfin les peuples et les citoyens de l’Union dans cette refonte. La civilisation européenne a inventé l’Etat-nation, la république, la coopération intergouvernementale institutionnalisée. Il est temps d’inventer une démocratie européenne transnationale respectant la diversité de nos cultures et les différences de chacun. Partout en Europe, des voix s’élèvent pour signifier l’inadaptation de nos modèles actuels. Ces voix appellent les Européens à une véritable révolution des esprits qui mette la société civile au cœur du projet européen.

Aujourd’hui, les Européens sont mûrs pour inventer une nouvelle page positive de leur histoire et ouvrir le débat sur la constitution d’un véritable espace politique européen qui place l’homme à son cœur et le capitalisme sur de bons rails. Nous souhaitons que les prochaines élections européennes soient l’occasion d’élire une assemblée constituante qui permette de doter l’Union européenne d’une nouvelle loi fondamentale. Organisées pour la première fois le même jour dans toute l’Union, elles devront également être l’objet d’une campagne où chaque grand parti européen présentera son candidat à la présidence de la Commission européenne mais aussi être l’occasion de faire élire la Commission européenne par le Parlement européen. La loi fondamentale européenne devra entrer en vigueur dans les pays qui décideront librement de la ratifier. La nouvelle Union pourra négocier des accords spéciaux avec les Etats qui ne décident pas de prendre la voie d’une véritable démocratie fédérale.

A ces conditions, le projet européen redeviendra une source d’inspiration non seulement pour nos concitoyens mais aussi pour le reste du monde.