Opinions Nous avons voulu une société plurielle, multiculturelle. Il faut l’accepter jusqu’au bout.  A la lueur d’une luciole.

Le Centre d’Action laïque (CAL) n’a pas compris grand-chose au changement culturel en cours. Il se contente de jouer les oppositions tous azimuts et tire sur tout ce qui a couleur religieuse. Ainsi, dans "La Libre" du 14 juin, a-t-on pu lire les propos de son président au sujet du cours de citoyenneté. Il dit regretter que celle-ci et les questions complexes qui l’accompagnent (bioéthique, avortement…) puissent être abordées dans le cadre d’un cours de religion, ce qui pourrait "cadenasser" le débat. Quel mépris pour tant d’enseignants ! Mais soit ! A chacun ses combats. Autant cependant les mener en tenant compte de l’évolution de notre société. Voyons.

Beaucoup connaissent la phrase célèbre de Marcel Gauchet : "Le christianisme est la religion de la sortie de la religion." Cet homme, agnostique mais grand connaisseur du christianisme, estime que c’est la vision du monde développée par celui-ci qui a permis, progressivement, une autonomisation des différentes sphères de l’activité humaine, et notamment de l’Eglise et de l’Etat. C’est une clé de lecture suggestive, mais peut-être un peu radicale, trop marquée qu’elle est par l’histoire chrétienne de l’Occident. Et le monde a évolué depuis.

Nous sommes en effet plus loin aujourd’hui. Non seulement, dans notre société, les institutions religieuses n’organisent plus la politique, la morale et même la science, mais la dimension religieuse y est niée comme étant archaïque. Seule la négation serait moderne. Sans doute est-ce le cas dans notre société belge qui tire d’elle-même, sans aucune référence autre qu’elle-même, ses conditions d’existence. Mais c’est oublier que parmi nous, l’islam, de plus en plus identitaire, n’a pas connu la même évolution, tout au contraire. C’est oublier aussi que, même s’il y a une autonomie des différents domaines, pour beaucoup de gens encore, la religion est source de sens, d’éthique, d’engagement, de spiritualité. Au final, c’est mettre une majuscule à la modernité à l’occidentale comme si elle était la seule. Or, sociologues et anthropologues s’accordent de plus en plus à qualifier la modernité de plurielle.

Un homme comme Habermas, grand philosophe allemand, n’hésite pas à parler d’une ère post-séculière. Il estime, lui l’athée, qu’on ne peut contester, par principe, aux images religieuses un quelconque potentiel de vérité ni aux concitoyens croyants le droit de participer aux débats publics par des arguments d’origine religieuse. Le religieux contribue en effet à l’identité de nombre d’humains. Peut-on leur refuser la parole ? Qu’il faille être prudent par rapport aux religions est une évidence. Elles peuvent déraper. Les croyants eux-mêmes le savent. Mais l’actualité de nos pays nous montre que les organisations sociales, la politique le peuvent tout autant. Et l’histoire des sciences constate la même chose à propos du savoir. Les croyants parlent de l’homme pécheur, et ce n’est pas que de l’autoflagellation !

Sacraliser la Religion, ou l’Etat, ou le Parti, ou la Science conduit toujours à l’impasse. Si la modernité a apporté quelque chose, c’est bien l’esprit critique qui n’est pas synonyme de négativité ! Il s’agit en fait de mettre ces différents domaines en relation harmonieuse plutôt qu’en pyramide. Il faudrait peut-être aussi revoir la démarcation entre sphères privée et publique qui, poussée trop loin, conduit nos sociétés à une certaine schizophrénie. Mais c’est une question que nous n’aborderons pas ici. Bref, la modernité n’est pas au bout de ses peines !

Nous avons voulu une société plurielle, multiculturelle. Il faut l’accepter jusqu’au bout et ne pas tout réduire à notre propre histoire, avec ses moments de gloire et ses profondes ténèbres. De grâce, Mesdames et Messieurs du CAL, laissez d’autres conceptions que la vôtre exister et s’exprimer ! Ne serait-ce pas cela, la vraie neutralité ? Sans quoi, la modernité signifierait un appauvrissement plutôt qu’un enrichissement.