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Madame Thyssen, présidente du CD&V, a lancé un appel dans votre journal, le 30 août dernier, sous la forme d'une carte blanche intitulée "Francophones, n'ayez donc pas peur !". Malgré son titre à connotation pontificale et les bonnes intentions qu'il contient, ce texte ne dissipe malheureusement pas toutes les craintes; en particulier, il met en lumière les contradictions dans lesquelles le CD&V est empêtré et passe sous silence certaines conditions fondamentales à une "pax belgica" durable. Mme Thyssen justifie tout d'abord sa démarche : elle est "frappée par les accusations qui planent toujours autour du cartel CD&V/N-VA", explique que "la scission du pays est une idée qui existe surtout dans le Sud du pays" et clarifie d'emblée que "le CD&V ne veut pas la scission", ajoutant même que "une scission du pays est fondamentalement contraire à une réforme de l'Etat".

Or, l'utilisation subtile des acronymes tantôt "CD&V/N-VA", tantôt CD&V tout court, apparaît comme un aveu et met en évidence une contradiction fondamentale dans son discours. Comprenez : (1) le CD&V ne souhaite pas la scission mais la N-VA bien; (2) tant que la N-VA fait partie du cartel, le CD&V peut contrôler ses velléités indépendantistes; et (3) en l'absence de réforme de l'Etat aux conditions du CD&V, le cartel volera en éclat et on laissera un boulevard à la N-VA et autres extrémistes flamands pour... mettre en oeuvre la scission du pays.

La scission : une lubie du Sud du pays ? La réforme de l'Etat, contraire à la scission ? Pas pour la N-VA; en effet, il ne faut pas chercher bien loin pour lire noir sur blanc que la N-VA aspire activement à l'indépendance de la Flandre. Tout cela n'est pas neuf, mais à la veille des grandes négociations institutionnelles, l'aveu de Mme Thyssen risque de ne pas apaiser grand monde.

Mme Thyssen a cependant raison sur un point : la scission du pays est, même à moyen terme, une lubie. La Belgique ne va pas se séparer et si l'on doit citer une raison dirimante parmi d'autres, on dira que la réalité de Bruxelles ne le permet tout simplement pas. Il est donc temps d'arrêter d'agiter le spectre du séparatisme comme prémisse à tout discours politique, qu'il soit offensif ou défensif. De la même façon, le statu quo n'est plus possible : une réforme globale de l'Etat s'impose en vue de faire bénéficier tous les Belges d'une structure étatique plus efficace où les compétences sont exercées au plus près de leurs intérêts respectifs.

A ce titre, Mme Thyssen cite un certain nombre de domaines dans lesquels elle estime qu'une réforme de l'Etat contribuerait à "une meilleure politique pour tout le pays". A ce sujet, et à quelques nuances près, on aurait du mal à être en désaccord avec elle. D'ailleurs, comme le disait récemment un acteur socio-économique de premier plan (cf. Rudi Thomaes, administrateur-délégué de la FEB, LLB, 29 août 2008), "les esprits ont évolué depuis l'été passé. Les ingrédients majeurs d'une solution sont là".

Cependant, les conditions à la réussite de la grande réforme de l'Etat et à une "pax belgica" durable, ne se trouvent pas uniquement dans des promesses, certes crédibles, d'une plus grande efficacité des politiques publiques. Le rôle de l'Etat est de donner à ses citoyens les moyens de réaliser leur projet de vie personnel, ce qui passe fondamentalement par le respect de leur identité propre. Or, c'est bien là que réside le berceau des craintes présentes "dans le coeur et l'esprit des citoyens", attisées par les multiples incidents qui ont égrené les 14 derniers mois (cf. BHV et consorts).

Mme Thyssen ne peut l'ignorer, mais le passe complètement sous silence; de ce fait, son appel sonne creux. Et pourtant, elle reconnaît que les Belges véhiculent des identités multiples : "néerlandophones, francophones, Bruxellois, germanophones, polyglottes ou nouveaux Belges". Cela a plusieurs implications pour les négociations à venir et pour la mise en place d'une structure de l'Etat respectueuse des identités de chacun.

Primo : la réforme de l'Etat doit être négociée par tout le monde, c'est-à-dire par toutes les entités reconnues par la constitution : Etat fédéral, régions et communautés, sur la base, naturellement, d'une représentation pondérée. Opposer systématiquement francophones et néerlandophones n'a aucun sens politique (à moins de s'en tenir aux dénominations des partis...); institutionnaliser un tel non-sens dans une négociation sur base strictement communautaire ne peut que créer des frustrations dont l'impact à long terme est incertain. Mme Thyssen reconnaît elle-même d'ailleurs que les différences socio-économiques qui motivent ses propositions de transfert de compétences, notamment en matière de santé, sont avant tout régionales.

Secundo : l'Etat fédéral aux compétences revues doit pouvoir représenter la "fédération". Il doit être composé d'hommes et de femmes élus, à tout le moins en partie (et obligatoirement le Premier ministre), dans le cadre d'une circonscription fédérale. La mise en place d'une telle circonscription rend sans objet le maintien d'un arrondissement électoral unique pour Bruxelles, Hal et Vilvorde et permet donc, par la même occasion, de se débarrasser d'une problématique qui a largement contribué à mettre en place le climat délétère actuel.

De la même façon, il convient de réfléchir à une restructuration des entités fédérées qui permettrait d'assurer au sein de la structure de l'Etat la représentation des 5 réalités identitaires principales à l'oeuvre dans notre pays : belge, flamande, wallonne, bruxelloise et germanophone.

Tertio : pour assurer une "pax belgica" durable, en particulier en cas de passage au confédéralisme, il est également temps de se repencher sur une pomme de discorde historique, celle de l'usage des langues en matière administrative en donnant à chaque niveau de pouvoir (Etat fédéral, entités fédérées, voire même, au choix des entités fédérées, aux communes) la faculté de réglementer cet usage dans le cadre de l'exercice de ses compétences propres. Et si l'on veut vraiment assurer un bel avenir à notre pays réformé, comme aime à le répéter M. Leterme, alors il faut permettre à l'Etat fédéral, comme aux entités fédérées, de véhiculer la réalité identitaire de leur population. Cela implique la possibilité pour chaque niveau de pouvoir de disposer de compétences propres en matière culturelle et d'enseignement qui traduisent notamment les choix effectués en matière linguistique. Depuis 14 mois rien ne se passe en Belgique, et pendant ce temps-là, le monde avance, vite. Il est donc temps. Temps de redonner confiance et espoir dans la capacité de notre pays et de ses dirigeants à trouver des solutions et à mettre en place des politiques d'avenir. Alors, nous arrêterons d'avoir peur.