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Les scandales se multiplient en Wallonie dans le secteur du logement social et les mandataires publics se succèdent dans les cabinets des juges d'instruction. Le moment paraît opportun pour s'interroger, au-delà des mises en cause personnelles, sur le principe même du logement social wallon.

Le logement social paraît répondre à des considérations d'évidente équité: comment loger les familles à plus faible revenu si ce n'est en mettant à leur disposition des logements à loyer symbolique? «Puisque le marché n'offre pas de tels logements, il convient que les pouvoirs publics construisent des logements sociaux», telle paraît l'évidence.

Examinons les effets pervers de ce système, avant d'en envisager l'alternative.

Idéalement, les logements sociaux ont vocation à abriter la partie de la population qui n'aurait pas les moyens de se loger sur le marché locatif ordinaire. Entre ainsi en jouissance d'un logement social, celui qui répond à un certain nombre de conditions, principalement la faiblesse de ses revenus. Mais les revenus, cela évolue. Il est pourtant exceptionnel qu'un locataire social dont les revenus ont augmenté au-delà des limites légales soit invité à quitter son logement, parce que cela serait politiquement trop coûteux pour les élus en charge de la gestion de ces parcs locatifs. La personne bénéficie dès lors d'une rente de situation financée par l'argent des contribuables et les logements sociaux sont en grande partie peuplés de ménages qui ne répondent plus aux conditions légales.

Si l'on ajoute à ces rentiers de situation ceux qui ont obtenu un logement social parce qu'ils émargent à la clientèle d'un potentat local, cela fait beaucoup de logements subventionnés qui sont détournés de leur finalité sociale première. Par conséquent, nombre de ménages réellement défavorisés ne trouvent pas de logement social alors qu'ils répondent aux conditions légales, à telle enseigne que certains milieux socialistes et apparentés en sont maintenant réduits à ressortir de la naphtaline le démagogique «blocage des loyers».

Les effets pervers ne s'arrêtent pas là: en créant un nombre important de logements sociaux auxquels un demandeur ne peut accéder que par un processus de nature politique et aléatoire, on pousse à la hausse les prix sur le marché libre puisque les logements plus chers de ce secteur ne sont pas en concurrence sur un marché unique avec des logements à meilleur prix. Le système actuel est donc un système de tout ou rien: soit vous aurez un logement social ad vitam eternam, soit vous n'aurez rien et vous payerez le prix fort.

Enfin, et l'actualité récente le confirme, la gestion d'un parc de logements sociaux justifie la mise en place de coûteuses bureaucraties qui gèrent des sommes et des effectifs souvent très importants. Tant dans l'attribution des logements, que dans l'usage qui est fait de ces ressources par les sociétés de logement social, force est de constater que les abus sont si nombreux qu'ils paraissent parfois constituer la règle.

Regardons ce que font nos voisins. La Grande-Bretagne a privatisé 1/3 de son parc social depuis 1983, l'Espagne ne compte que 1 pc de logements sociaux mais 85 pc de propriétaires: oui, un pays peut vivre sans logement social!

Ce qui ne veut pas dire que l'on ne peut pas aider les familles à faibles revenus autrement. Entre autres solutions, il existe un système très simple, beaucoup plus souple que le système actuel et qui fait l'économie des bureaucraties en charge de gérer le logement social: c'est celui du chèque-logement. L'idée est d'offrir aux familles à faibles revenus un chèque-logement mensuel pour les aider à se loger, dans le logement de leur choix, sur le marché libre, ainsi unifié. Par rapport au système actuel, les plus défavorisés ne perdent rien. Perdent tout, par contre, les gestionnaires des sociétés de logement social, appelées à disparaître pour l'essentiel, et ceux qui vivent du clientélisme et de la corruption, mais qui s'en plaindra?

Le défaut des penseurs libéraux est souvent de se limiter à décrire un système alternatif de manière abstraite, sans offrir de réponse aux angoisses des gens qui bénéficient du système actuel qu'une transformation peut légitimement effrayer. Que faire avec le parc locatif social existant? Il convient de proposer aux locataires de racheter leur logement, à des conditions adaptées en fonction de leurs revenus, pour ainsi se rapprocher en quelques années d'un système vertueux, allouant efficacement et équitablement les ressources disponibles.

L'économie n'est pas un jeu à somme nulle. Le système proposé de chèque-logement, soulignons-le, n'implique aucune perte pour les personnes défavorisées. Par contre, l'ensemble de l'économie s'en trouverait favorisé, en supprimant le coût et les détournements multiples des sociétés publiques de logement et en remettant sur le marché des milliers de logements qui constituent actuellement ce que l'économiste péruvien Hernando de Soto appelle un «capital mort», c'est-à-dire soustrait au jeu économique et au processus de création de richesses collectives. Ces logements remis sur le marché ne pourraient que pousser les prix du marché locatif à la baisse, un mouvement favorisé par les investisseurs qui construiront des logements à coût modéré dans l'espoir d'attirer les titulaires de chèque-logement.

Assurément, aucun système n'est parfait et si nous tardons trop à renouer avec une franche croissance économique (en continuant à baisser les impôts, en simplifiant les réglementations et en redonnant aux jeunes le goût d'entreprendre), les laissés-pour-compte seront toujours plus nombreux. L'une des difficultés inhérente au chèque-logement, là où il a déjà été implémenté, est de créer une mixité sociale dans certains quartiers qui ne l'acceptent pas toujours de gaieté de coeur, ce qui crée des frictions. Comme tout programme gouvernemental, les chèques-logement ont également tendance à se multiplier et s'ils paraissent plus favorables à la responsabilité du bénéficiaire que le système actuel, ils n'en entraînent pas moins leurs propres effets pervers: d'une part, ils accoutument leurs récipiendaires à une certaine forme d'assistanat, voire les y encouragent si des modalités de mise en oeuvre mal étudiées créent un «effet de seuil». D'autre part, ils poussent à la hausse les prix planchers des logements bas de gamme. Mais entre deux imperfections, il faut choisir la moindre, et à cet égard, le chèque-logement paraît nettement préférable au système actuel.

La mise en cause de ceux qui ont profité du système actuel de logement social est normale. Se figurer toutefois que l'on va remédier à la gabegie sans remettre en cause le principe même du système wallon de logement social, c'est se nourrir d'illusions. Ce ne sont pas seulement les hommes qu'il faut changer: ce sont les principes de l'action sociale et ses structures qu'il faut remettre en question.

© La Libre Belgique 2006