Opinions L’accueil extrascolaire c’est, pour chaque enfant, des activités répondant à ses besoins sans obligation de participation ni attente de résultat. Or le secteur, menacé de dérives, manque de moyens et de considération. Une opinion de Marie-France Zicot, coordinatrice des Centres d’entraînement  aux méthodes d’éducation active, Olivier Geerkens, directeur du Centre d’organisation  et d’animation de loisirs actifs, et Stéphanie Demoulin, directrice de la Fédération francophone des écoles de devoirs.

L’enfant n’a pas le droit de perdre du temps : pour devenir l’adulte performant, rentable, adapté aux exigences de notre société, pour qu’il ou elle "réussisse plus tard dans la vie" en ayant acquis toutes les qualités estimées nécessaires à cette réussite, chaque moment de sa vie doit être rentabilisé, utilisé, capitalisé… y compris son temps libre. Êtes-vous d’accord avec cela ?

L’offre explose…

Depuis 2003, l’établissement du décret Accueil temps libre (ATL) a sans conteste permis d’améliorer la qualité d’accueil des enfants de 3 à 12 ans, mais la mise en œuvre du décret a également favorisé la création d’un nouveau débouché, voire d’un véritable marché de l’activité "extra-para-péri-scolaire".

L’offre d’ateliers, stages et autres propositions d’occupations pour l’après-école, le samedi et les vacances, a explosé. Le temps libre est devenu un marché juteux à investir, en réponse à la demande grandissante de parents surbookés et soucieux d’offrir du temps libre de qualité à leurs enfants.

Ainsi est apparu un nouveau type d’activité, dite "éducative", autrement dit l’activité utile : stages de vacances thématiques autour des maths ou des sciences, ateliers de lecture et d’écriture, séjours en néerlandais ou en anglais, activités-découvertes de la préhistoire, de l’espace, des insectes…

On assigne donc les loisirs des enfants à des apprentissages formels et l’on peut légitimement se demander quand les enfants ont encore le droit de souffler, se reposer, créer, rêver… ou ne rien faire ?

Dans le paysage diversifié de l’Accueil temps libre, l’accueil extrascolaire est un cadre particulier. Mis en œuvre le plus souvent au sein même d’une structure scolaire, c’est un espace-temps pour tous les enfants, où la créativité doit être encouragée, où l’imagination peut s’envoler, où l’évaluation quantitative est exclue… Où chacun(e) peut jouer, évoluer, grandir, à son rythme.

© Dehon

Mais l’accueil extrascolaire, c’est aussi le parent pauvre de ce secteur en pleine construction qu’est l’Accueil temps libre : au manque récurrent de moyens humains et matériels, s’ajoute un manque de reconnaissance des acteurs-actrices de terrain. Pour beaucoup, l’accueil extrascolaire est encore envisagé uniquement sous l’angle d’un service mis en place pour les parents qui travaillent, une "garderie", plutôt que comme un temps éducatif précieux pour tous les enfants.

Injonctions d’utilité, de performances

Le décret ATL a certainement permis de favoriser la visibilité du métier d’accueillant(e)s extrascolaires. Néanmoins le chemin est encore long pour que leur rôle éducatif soit reconnu à sa juste valeur… et les risques de dérive sont nombreux.

En quelques années, on est passé d’une vision du temps extrascolaire comme un temps de garderie-parking (où les enfants attendaient dans la cour que leurs parents arrivent, pris en charge par des personnes ayant peu ou pas de qualifications pédagogiques, chargées de les "surveiller") à un temps d’animation (où les enfants peuvent vivre des activités, pris en charge par des personnes compétentes et attentives à leurs besoins), ce qui est une très bonne chose.

Le problème se pose quand l’animation dans le cadre extrascolaire est envisagée comme un moyen pour cadrer ou remédier plutôt que pour offrir des possibilités. Certains pouvoirs organisateurs (directions d’école, coordinations ATL, responsables d’équipe…) utilisent en effet la démarche de professionnalisation en cours comme prétexte pour formaliser de plus en plus le temps extrascolaire des enfants.

"Il faut bien que les formations servent à quelque chose !" : comme si cette professionnalisation des accueillant(e)s extrascolaires allait de pair avec une exigence d’activités organisées, planifiées, obligatoires (ce qui est déjà contraire à la notion de temps libre)… et souvent à visée scolaire. Les professionnel(le)s de l’accueil extrascolaire se voient de plus en plus contraint(e)s de répondre à la pression (de leurs responsables, des enseignant(e)s, mais aussi des parents) et de prouver l’utilité de leur action éducative : en réalisant des programmes hebdomadaires d’activités obligatoires, en rédigeant des fiches-projets journalières avec des objectifs à atteindre, des compétences visées, etc.

C’est une évidence : la demande de reconnaissance de la valeur éducative de l’accueil extrascolaire par les acteurs et actrices du secteur est légitime et nécessaire. Mais il est important de ne pas se tromper d’argumentaire. L’erreur serait de vouloir lui donner plus de valeur en lui attribuant des intérêts pédagogiques ciblés, amenant une confusion entre des finalités attendues et les effets d’un temps libre de qualité. Par exemple, l’accueil extrascolaire ne sert pas à ce que les enfants apprennent le vivre ensemble : c’est en partageant des moments d’accueil de qualité (où des choix sont possibles, où les rythmes sont respectés, où les enfants jouent, se parlent, interagissent…) que les enfants vont, de fait, apprendre à vivre ensemble.

On peut transposer à l’accueil extrascolaire cette citation de Jean Epstein sur le jeu : "L’enfant ne joue pas pour apprendre, il apprend parce qu’il joue !" De la même manière qu’un jeu ne doit pas servir à ce que l’enfant s’améliore dans une compétence formelle (au risque de pervertir le sens et l’objet même du jeu), l’accueil extrascolaire ne doit pas être instrumentalisé : il est riche d’apprentissages de manière intrinsèque s’il est réfléchi à hauteur d’enfant, pour l’enfant !

En manque d’attention médiatique

Face aux multiples injonctions d’efficacité, de rentabilité ou de performance qui assaillent quotidiennement les enfants, ne serait-il pas temps de revenir à l’essentiel et de leur permettre de prendre le temps de vivre, d’évoluer à leur rythme… de souffler ? Nous pensons que c’est là tout l’enjeu de l’accueil extrascolaire : offrir à chaque enfant, indépendamment des rythmes de vie de ses parents, une "bulle" après l’école et dans l’école, où il pourra être pris en considération dans sa globalité, où des espaces ont été réfléchis et aménagés, où du matériel est mis à sa disposition et des activités sont prévues pour répondre à ses besoins, sans aucune obligation de participation ni attente de résultat.

Pour toutes ces raisons, nous estimons que l’accueil extrascolaire mérite qu’on lui consacre autant d’intérêt et d’attention médiatique que ce qui est accordé au seul monde scolaire ! Tout ne s’apprend pas et tout ne se joue pas uniquement durant les heures d’école, l’éducation est de tous les instants et l’accueil extrascolaire permet à l’enfant de s’essayer, d’imaginer, de progresser à son rythme sans être sanctionné d’une note, de prendre du repos et du recul face à ses apprentissages scolaires formels, sous le regard bienveillant de professionnel(le)s préoccupé(e)s de ses besoins.