Opinions
Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école s'exprimant à titre personnel.

Les menaces dont a fait l’objet une école pour avoir mis en question le cadeau de fête des mères en dit long sur notre frustration. Quand la reconnaissance d’un modèle autre est aussitôt perçue comme une agression...

En apprenant que le directeur de Singelijn a été menacé de mort parce que son école ne prépare pas de cadeau pour la fête des mères, j’ai été vraiment touché par cette extrême violence de parents qui, par ailleurs, lui demandent d’éduquer leurs enfants. (Enfin, le demandent-ils, au fond ?) Quel rapport de sens, de valeur, s’établit entre le fait que mon enfant me ramène un bricolage et l’incendie de l’école ou le meurtre du directeur ? Il porte deux noms : "droit à" et "frustration à se faire entendre". La violence de la réaction indique celle de la frustration ressentie : le parent aurait un "droit" d’être aimé (et pour s’assurer cet amour inconditionnel, ne refuse rien au chérubin ?) et d’en recevoir la preuve matérielle.

On peine à imaginer la même personne dans un double rôle de parent ému aux larmes par un pot de yoghourt encollé et de meurtrier dans une colère sans limite parce qu’il n’a pas reçu ledit pot. Dr Jekill et Mister Hyde ? Cela pose quand même de sérieuses questions de santé mentale, santé aussi de notre société qui "ne sait plus avec elle-même" (comme le disait joliment un ami de son fils en colère), prête sans cesse à éclater en violence (tirer pour un parking, rouler sur quelqu’un pour une dispute, faire une queue de poisson dangereuse à qui ose me dépasser, etc).

La frustration du Belge

C’est à une certaine Monica Gil’s - rendons à César -, dans un post sur le web, que je reprends la suite de l’analyse : "La réponse, même si je ne cautionne pas le comportement agressif, est proportionnelle à l’état de frustration que vit le Belge actuellement. Incapable de se faire entendre, il agit souvent de manière déraisonnée." Si la société "ne sait plus avec elle-même", c’est sans doute au prorata de la frustration d’un monde qui confond démocratie et individualisme, sonde à tout propos "l’opinion" mais nous laisse apparemment inentendus. Avec la confiance perdue dans les institutions, c’est comme si, sauf à faire la loi soi-même, il ne fallait plus attendre aucun secours.

On voudrait maintenir son monde rêvé en y exerçant les droits qu’on s’y donne. Sauf que le voisin exerce aussi un droit - très gênant quand on passe de "mon droit s’arrête où commence celui de l’autre" à l’affirmation unique de "moi je". Incapacité sans doute aussi à s’exprimer, avant même que de se faire entendre : le politiquement correct nous châtre, laissant bouillonner jusqu’à l’explosion ce qui ne peut se dire. Seul ce qui se dit peut entrer en dialogue et recevoir une réponse.

Maintenir mes droits absolus

La question ne porte donc pas vraiment sur la question de la "diversité" évoquée par Singelijn. Ce n’est que détonateur de cette frustration à maintenir mes droits absolus. La reconnaissance d’un autre modèle que le mien est aussitôt perçue comme unilatérale, injuste : une agression. Cela tombe alors hélas "as usual" sur la famille musulmane (ces parents n’aimeraient-ils pas être fêtés par leurs enfants ?) ou "nouveau genre" (l’homosexualité n’empêchant pas de fêter un papa et une maman, d’ailleurs). Et même si la reconnaissance d’autres modèles devait se transformer en leur apologie, cela invite-t-il au meurtre ? On peut même regretter ces modèles : faut-il brûler l’école ? (L’école de son enfant, soit dit en passant : là où il a ses copains, ses jeux, ses cahiers. Beau traumatisme à lui offrir !)

Ce n’est finalement pas une parenthèse : l’important n’est pas l’enfant réel, mais de plier le monde à nos fantasmes de leur amour absolu. La presse a relevé un mur Facebook : "Un enfant qui offre à sa maman chérie un cadeau fabriqué de ses petites mains innocentes à l’école, c’est un acte qui mérite d’être glorifié par toutes les cultures." In cauda venenum, la supposition que c’est une culture qui bloque ici. C’est bien connu que les parents non blancs-ouest-européens-hétéros n’aiment pas être aimés de leurs enfants ! Ce même Facebook parle non de la fin de la fête des mères, mais de sa "mise à mort". Vocabulaire expressif.

Le père, c’est moi

Si mon enfant ne me ramène pas, à la fête des pères, un pot de yoghourt, je ne m’en sentirai pas tué. Finalement, le père, c’est moi, c’est à moi de lui dire que je l’aime : mon amour précède le sien. C’est aussi moi l’adulte éduquant. Il peut être dur de punir ou de frustrer en refusant quelque chose mais l’enfant ne manifeste pas moins d’amour à cause de cela : il reçoit un Oui qui est oui, un Non qui est non, sur lequel il peut s’appuyer plus que sur un mou "non mais oui quand même pourvu que tu m’aimes" qui ne montre pas que nous sommes forts - et donc capables de le protéger. Pourquoi d’ailleurs craignons-nous tellement que nos enfants ne nous aiment pas ? Ne sommes-nous pas aimables parce que parents ?

Apparemment, à force d’avoir rejeté toute "place d’exception" (J.-P. Lebrun), nous ne croyons plus que la parentalité exercée avec responsabilité permette d’être aimé - croyance dont la force est égale à notre désamour de toute personne qui ose dire "non" et mettre des limites à notre auto-étalement (un directeur est bien payé pour le savoir !).

Stop au marasme individualiste

Reste quand même à interroger ce que pensent, souffrent les enfants dont un des parents est parti, mort; ou celles et ceux qui n’ont pas envie de fêter un parent violent, ivrogne, etc. Est-ce là une "quête délirante" (cfr le même Facebook) ?

On regrette le manque de femmes et d’hommes d’Etat sachant offrir un projet de société constructif, dynamique, à la place de ce marasme individualiste qui laisse les citoyens "ne sachant plus avec eux-mêmes". Les partis populistes ont encore de beaux jours devant eux, en promettant eux aussi de régler les choses à coups de violence !