Opinions
Une opinion de Tüllay Umay et Jean-Claude Paye, sociologues. 

Avec la PMA et la GPA, on consacre l’externalisation de la reproduction. Mais, au regard des récits mythiques, un tel choix politique ne s’oppose-t-il pas à tout ce qui, jusqu’à présent, a constitué notre humanité ?

En Belgique, la prise en charge du projet parental des couples de lesbiennes est effective depuis les années quatre-vingt, bien avant que la procréation médicalement assistée (PMA) soit encadrée légalement. Quant à la grossesse pour autrui (GPA), aucune législation ne l’interdit, ce qui l’autorise dans les faits. Comme dans nombre de pays, ces questions ne suscitent chez nous que peu de réactions, comme si elles relevaient d’un ordre naturel pouvant même se passer de tout cadre juridique. Si l’on veut comprendre les enjeux de ces questions, il est utile de se tourner vers les contrées où elles font débat en suscitant des oppositions.

Une nouvelle forme de famille

En France, le projet du président Macron de faire voter une loi qui ouvrira la procréation médicalement assistée aux couples de lesbiennes et aux femmes célibataires, vient de recevoir l’appui du Comité consultatif national d’éthique sur les "demandes sociétales" de recours d’aide médicale à la procréation. Dans un avis datant du 27 juin, ce comité a majoritairement estimé que "cette demande… d’insémination artificielle avec donneur, pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infécondité pathologique, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité"

La loi française de 2013 ouvrant l’adoption aux couples homosexuels ainsi que le projet présidentiel d’ouvrir la PMA aux couples de femmes promotionnent une nouvelle forme de la famille composée de parents de même sexe. Ce faisant, le père et la mère deviennent interchangeables. Ce dernier projet s’inscrit dans une tendance sociétale, installée dans la plupart des pays occidentaux et promue par les organisations internationales, conduisant à une dénégation de la différence sexuelle. Si l’indifférenciation des sexes semble maintenant aller de soi, il s’agit là d’une véritable rupture dans l’histoire de l’humanité.

Une question originaire

L’existence d’une division sexuelle a toujours fait l’objet d’un questionnement. Pourquoi deux sexes et non un seul ? La différenciation à laquelle les textes anciens font référence ne relève pas de l’ordre naturel. Si le sexe fait partie du Réel, il est organisé par le Symbolique. Ce nouage le sépare de la nature et forme ce qui est spécifiquement humain. Les récits mythiques, les textes grecs ou ceux de l’Ancien Testament, sont éclairants. La division sexuelle n’est pas un donné, mais une condition pour qu’une société humaine puisse commencer. Dès qu’il est sexué, l’humain n’est plus un tout. La division sexuelle installe un manque, elle révèle une incomplétude. Elle inscrit le désir de l’autre et devient alors constitutive d’un rapport social, la possibilité de l’existence d’une société.

La question fait déjà partie de la mythologie grecque. Au VIIe siècle avant Jésus-Christ, Hésiode pose le problème à travers le récit de Pandora, la première femme créée, sur l’ordre de Zeus, pour distinguer les hommes des dieux. Jusque-là, les hommes, seul sexe existant, vivaient parmi les dieux et se reproduisaient en recevant du temple des enfants mâles. Ils ne devaient ni assurer leur subsistance, ni leur descendance.

La création de la femme est rupture d’une vie sans dimension temporelle. Par sa venue, l’homme devient mortel et naît d’un giron féminin. Une histoire humaine peut alors commencer en se séparant du monde des dieux.

Présence de l’autre

L’objet du récit de Pandora se retrouve dans le texte biblique relatif à la création d’Eve. Dans le jardin d’Eden vivait l’Adam, un humain indifférencié, mâle et femelle, ni homme, ni femme. Cet être est privé de relations. Afin de tirer l’Adam de son isolement, Dieu va lui créer un vis-à-vis en séparant les deux sexes. Cependant, l’entrée en relation n’est possible que si chacun accepte un manque. La reconnaissance du vis-à-vis implique une perte. Chaque sexe n’est qu’un côté du rapport, personne ne peut être le tout. Ainsi, la seule présence de l’autre sexe indique que l’autre manque radicalement.

A l’opposé, les réformes actuelles instituant une nouvelle forme de famille composée, a priori, de parents de même sexe effacent la présence de l’autre, celle de l’homme donneur ou de la femme porteuse. En supprimant le vis-à-vis, elles annulent le manque, faisant de l’homme ou de la femme un "Un", un être complet semblable à l’Adam ou aux hommes vivant parmi les dieux.

Déni de la différence des sexes

L’analyse du Comité d’éthique invoque "une reconnaissance de l’autonomie des femmes". En fait, dans ce texte voulant étendre la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes seules, n’apparaît qu’un sexe, celui de la femme. Dans le cas de la PMA, la femme se montre comme toute et peut engendrer sans l’autre sexe. Le masculin disparaît derrière son don de sperme. La procréation est séparée de la relation sexuelle. La femme n’a plus affaire qu’avec la machine médicale qui lui garantit son "autonomie", c’est-à-dire l’absence de l’autre.

La fusion avec la machinerie médicale supprime sa castration. Il en est de même pour le couple homosexuel dans le cadre de la GPA. Il s’agit de la même opération de déni de l’autre, ce dernier n’existant que comme support d’une opération technique, comme un rouage de la machine médicale. Cependant, si l’externalisation de la procréation fait disparaître le masculin dans le cadre de la PMA et féminin dans la GPA, elle annule également le donneur d’ordre féminin ou masculin. Son image de toute-puissance, d’absence apparente de manque, masque en effet sa totale subordination à la machine médicale et étatique. La femme ou l’homme demandeur occupe une place semblable à celle occupées par les hommes dans le mythe grec où ils recevaient les enfants du temple religieux, le service étant aujourd’hui assuré par le temple médical. Comme les Grecs mythiques, ils n’ont pas de manque, ils n’ont pas d’autre et ils sont totalement dépendants en ce qui concerne leur procréation.

L’externalisation de la reproduction est un choix politique d’une société composée de monades n’ayant pas de relations entre elles. Aussi, "Dieu seul (ici la machine médicale) fait la liaison et la communication de ces substances". Comme l’exprime Leibniz : "L’état d’individualité les fait être comme de petits dieux." Il s’agit donc d’un projet sociétal qui s’oppose à tout ce qui, jusqu’à présent, a constitué notre humanité, d’un renversement du choix dont rendent compte les textes mythiques, celui du dépassement de la seule relation à Dieu par l’ouverture de l’humain à l’autre grâce à la création d’un vis-à-vis.