Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux.


Comme le lys des champs et les oiseaux du ciel, l’âne n’a guère à se préoccuper du gîte et du couvert. Il faut s’en inspirer.


A la fin de la semaine, j’ai rendu l’âne ! D’accord, le jeu de mots est un peu facile, mais je ne peux m’empêcher d’y trouver une part de vérité. Vous avez le droit de penser que j’ai dû perdre quelques neurones résiduels sous les effets du cagnard de cet été, mais je crois possible un partage d’âmes entre vivants de bonne volonté. Jamais je ne saurai ce que j’ai laissé dans celle de mon compagnon à quatre pattes pendant cette semaine de randonnée en solitaire dans les Alpes de Haute-Provence, mais je sais ce qu’il a inscrit dans la mienne du côté de la douceur, de la patience, de la ténacité et du savoir être. Bien sûr nous dûmes nous apprivoiser l’un l’autre, mais à la fin du premier jour nous pouvions nous faire mutuellement confiance. Il me fallut moins de temps encore pour comprendre que mon ami l’âne excelle dans l’art d’être tout simplement en vie, considérant l’existence comme un but en soi. Il sait qu’il est vain de chercher midi à quatorze heures puisque, quoi qu’on y fasse, le soleil déclinera pour laisser place à la fraîcheur du soir avant que la voûte étoilée ne nous couvre immanquablement de son ombre. Comme le lys des champs et les oiseaux du ciel, l’âne n’a guère à se préoccuper du gîte et du couvert. Il trotte tout le jour dans sa gamelle et s’endort le soir dans les foins parfumés.

Face à lui, comme devant la Fauvette babillarde, le Damier des alpages et la lavande sauvage, je n’étais pas toujours fier de faire partie de l’espèce humaine. Champions du monde de la prédation incontrôlée, du gaspillage et de la consommation effrénée, nous voici capables de polluer notre planète au point de courir le risque de la rendre inhabitable pour les générations qui nous suivent. Paraphrasant Pascal, mon ami l’âne m’a suggéré qu’il était possible que tout le malheur des hommes vienne d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans son pré. Je ne peux lui donner tort quand je dois reconnaître que j’ai parcouru un millier de kilomètres pour le rencontrer alors que mon chien m’attend tranquillement à la maison ! Je pense aussi à ces écologistes méditants qui font chaque année un grand voyage en avion pour atteindre un Ashram du fond de l’Inde afin de se ressourcer et d’y honorer notre terre mère pour laquelle, paradoxalement, ils professent un respect sans concession.

Après quoi courons-nous ? L’argent, le pouvoir, la possession de toujours plus, la reconnaissance ou l’admiration jalouse de ceux qui nous entourent ? En fait, que fuyons-nous ? Serait-ce notre intolérance à l’incertitude du lendemain et notre incapacité à reconnaître l’évidence de notre finitude ? Est-ce là que gît le secret de l’heureuse placidité de mon ami l’âne ? Nous pensons généralement qu’un équidé n’a accès à la conscience ni de lui-même ni du tragique de l’existence et qu’il ne connaît ni l’angoisse ni la peur de la mort. En sommes-nous certains ? Je lui ai posé la question mais dans sa grande sagesse il a refusé de me répondre.

Alors, nous avons repris ce sentier que nos ancêtres respectifs ont tracé et retracé pendant des générations d’ânes et d’hommes. L’orage de la veille l’avait rendu glissant et je me suis déporté trop vers l’aval en prenant des risques que mon compagnon a dû considérer comme extravagants car il a résolument refusé de m’y suivre. Je n’ai manié ni la carotte ni le bâton mais j’ai compris que je devais faire confiance à sa grande expérience des chemins de montagne. A l’évidence, il tenait à la vie. A la mienne également ? Là, je pousse peut-être le bouchon un peu loin. Quoique… Nous avons repris le sentier par son versant le plus sûr et je me suis permis de lui demander quel était pour lui le sens de la vie. Droit devant et toujours plus haut, la réponse était claire. J’ai décidé de le suivre. Je me demande si la bipédie adoptée par l’espèce humaine était une bonne idée. Quatre sabots valent plus que deux godillots.