Opinions Une opinion de Claire Verly (présidente de l'association de la Communauté française pour les langues anciennes) et Fabienne Paternotte (Présidente de la Fédération royale des professeurs de grec et de latin).


Les professeurs de latin et grec s’inquiètent du sort réservé à leurs disciplines par le Pacte d’excellence. Nos associations ont réagi, depuis des mois, auprès de la ministre. Mais la situation ne semble pas évoluer. 


Le Pacte d’excellence veut rénover l’enseignement au moyen d’une série de changements profonds comme l’imposition d’un tronc commun jusqu’à la troisième année du secondaire, c’est-à-dire jusqu’à 15 ans, qui retarde l’orientation professionnelle. Dans ce contexte, la place des langues anciennes est fortement remise en cause.

La question du cours de latin peut paraître accessoire, corporatiste, mais elle révèle un problème plus large : elle cristallise l’enjeu de ce pacte qui dit prôner l’excellence sans s’en donner les moyens, ce qui débouche sur de nombreux paradoxes.

Des ambitions étriquées

Le pacte dit viser à l’excellence et affirme que les langues anciennes sont un outil efficace pour y parvenir : par la lecture des textes antiques, les élèves doivent acquérir des compétences dans les domaines de la langue, de la culture, de la citoyenneté, de la philosophie; cependant, seules 45 minutes en première année et 45 minutes ou 90 minutes en deuxième année (rien en troisième) seraient prévues dans la grille horaire des élèves. Et aucune mention n’est faite du grec.

Peut-on un instant imaginer qu’un horaire si réduit permette à tous d’atteindre des objectifs si importants ?

Une excellence médiocre

L’excellence prônée par le pacte est donc un leurre : sa seule ambition est d’amener l’ensemble des élèves à un minimum requis, souvent jugé minimaliste, insuffisant; réduire ou supprimer le cours de latin qui pousse au dépassement de soi, est-ce cela la vision qu’on peut avoir d’une réelle excellence ?

© blaise dehon

Un pacte sans consensus

Le pacte, terme qui signifie qu’il y a accord, est élaboré essentiellement par des consultants, des politiciens, des théoriciens de la pédagogie; malgré les entretiens sollicités par les associations de professeurs de langues anciennes, malgré les consultations, les avis des enseignants sont le plus souvent ignorés. De quel pacte, de quel accord pédagogique parle-t-on ?

Une citoyenneté déracinée

Le pacte met l’accent sur la nécessité d’une bonne compréhension de notre monde et sur l’éducation à la citoyenneté, mais, dans le même temps, diminue considérablement l’importance accordée aux cours qui y mènent : on parle de supprimer la géographie physique qui permet de comprendre les reliefs, les phénomènes climatiques et les différences entre les régions du globe; on remet en question la place-même de l’histoire, des langues anciennes et on prive ainsi les enfants d’une part capitale des racines intellectuelles, scientifiques, artistiques et philosophiques de notre société.

Faut-il donner tort à la philosophe Simone Weil ("L’enracinement", Gallimard, 1949) qui disait qu’un homme a besoin de multiples racines pour s’épanouir ?

Un égalitarisme trompeur

Le pacte souhaite l’égalité pour tous; mais si l’école n’offre qu’une formation minimale (une période de latin par semaine), seules les familles culturellement favorisées pourront aider leurs enfants à combler les manques. Est-ce cela la conception de l’égalité ?

Les langues anciennes sont souvent accusées d’être les instruments d’un élitisme injuste. Pourtant, jusqu’aujourd’hui, le latin offrait à tous, dès 12 ans, sur un pied d’égalité, un accès supplémentaire à la culture qui, à la différence de la simple érudition, mène à une meilleure compréhension de notre monde. N’était-ce pas un idéal d’équité ?

En conclusion, la société évolue rapidement, l’école doit donc aussi évoluer; mais diluer les savoirs en multipliant les domaines d’apprentissage abordés de manière plus superficielle tout en exigeant des compétences précises n’est pas le moindre des paradoxes du pacte. Ne faut-il pas plutôt développer, chez les élèves, précision et profondeur et leur donner les outils pour qu’ils puissent non seulement s’adapter au monde d’aujourd’hui, mais en devenir les acteurs conscients, pour qu’ils puissent, sans être entraînés dans une course effrénée vers toujours plus de technologie et de richesses économiques, prendre le temps et la distance pour réfléchir à un projet de société axé sur l’épanouissement de l’humain ? N’est-ce pas cela le rôle de l’école ? N’est-il pas temps de s’en souvenir ?

Dans cette perspective, les cours de latin et de grec ont un rôle pertinent et performant par les compétences intellectuelles et linguistiques qu’ils développent, par la mise en perspective de l’évolution des cultures qu’ils provoquent et par les interrogations essentielles sur l’homme et la société qu’ils suscitent. Puissent les décideurs et les responsables politiques ne pas l’oublier et donner, à ces disciplines, la place nécessaire dans l’enseignement de demain !

--> Le titre est de la rédaction. Titre original: "Toutes les routes ne mènent-elles plus à Rome ?"