Pourquoi investir dans l’espace ?

Publié le - Mis à jour le

Opinions

"C'est l'humanité entière devant son propre effort". Une opinion de Guerric de Crombrugghe, ingénieur de recherche sur les développements de véhicules spatiaux à l’Institut von Karman.

Ce 6 août 2012, le robot Curiosity atterrissait à la surface de Mars. Quelques semaines plus tard, le 25 août, Neil Armstrong, premier homme à poser le pied sur la Lune, décédait des suites d’une opération chirurgicale. Deux évènements qui se font étrangement écho, et nous invitent à réfléchir sur notre présence dans l’espace. A l’opposé des épris de l’aspect romanesque de l’exploration spatiale et des technocrates fascinés par les prouesses techniques, certains se demandent s’il est bien judicieux d’investir autant de ressources dans quelque chose qui leur semble aussi futile. Essayons de poser des arguments raisonnables. Pourquoi l’espace ?

Pour commencer, il y a les évidentes retombées scientifiques. Envoyer des robots automatiques au quatre coins du système solaire nous permet de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons; observer la naissance de l’univers, comprendre la formation des galaxies, analyser la composition des planètes, et bien d’autres tâches épiques qui demandent des moyens considérables. Et leur importance est reconnue, voyez par exemple le prix Nobel de physique attribué en 2006 au projet Cosmic Background Explorer, un télescope spatial (*). Et toute cette recherche ne se fait pas (toujours) pour la beauté du geste. La petite équipe de satellites artificiels qui observent le Soleil, par exemple, nous permet de mieux décrypter son comportement et son influence sur la météorologie de notre planète Terre.

Seulement voilà, tous les esprits ne sont pas sensibles au progrès de la science, et c’est bien leur droit. Invoquons dès lors les retombées techniques, dont la promotion est malheureusement souvent assez maladroite. A en entendre certains, on aurait l'impression qu’aller dans l’espace n’a permis que de développer le velcro et des matériaux résistant au feu pour les pompiers. C’est bien, mais un peu maigre. Il y a, en réalité, beaucoup plus : positionnement global, communications, médias, prévisions météorologiques, gestion des récoltes, et bien d’autres applications qui font partie intégrante de notre quotidien et bénéficient largement des technologies spatiales. Et elles s’invitent même de plus en plus dans l’aide humanitaire : gestion des désastres, télé-médecine, télé-éducation, etc.

Plus important encore aux yeux de certains, il y a les gigantesques revenus de ce secteur, et tous les emplois qu’il génère. Pour l’année 2011, le revenu du marché des communications par satellite s’élevait au chiffre impressionnant de 177,3 milliards de dollars, avec une croissance annuelle de 5% (**). Et cela n’est pas vrai que pour les applications centrées autour de la Terre, mais aussi pour les missions d’exploration. En 1971, une enquête du Midwest Research Institute conclut que les dépenses pour la recherche et développement spatial civil aux Etats-Unis entre 1958 et 1969, alors presque exclusivement consacrées au programme Apollo destiné à envoyer un homme sur la Lune, avait eu un retour sur investissement de 33%(***). Un chiffre plus qu’honorable.

Puis il y a aussi des questions politiques: devenir membre du club très prestigieux des nations capables d'envoyer un homme dans l'espace, rester dans la course pour certaines technologies clés, pouvoir observer ce qu’il se passe sur toute la surface du globe. Après tout, les fusées d'aujourd'hui sont les directes descendantes des missiles intercontinentaux d’hier. Une filiation qui ne rend pas fier, mais qui explique les liens étroits entre sécurité et exploration spatiale.

Mais le cosmos est aussi un lieu qui appelle à la coopération entre les nations. Souvenez-vous : le 29 juin 1995, quelques années après la guerre froide, Robert Gibson, astronaute américain, et Vladimir Dezhurov, cosmonaute russe, se serraient la main en orbite, après l’amarrage de la navette spatiale Atlantis à la station spatiale MIR. Aujourd’hui encore, la Station Spatiale Internationale est un formidable exemple de collaboration puisque s’y retrouvent autour d’un même projet les Etats-Unis, le Canada, le Japon, la Russie, et l’Europe.

Il ne s’agit ici que des motivations les plus évidentes, car bien d’autres existent encore. Certaines photos prises par les grands télescopes, par exemple, sont plus qu’à mi-chemin entre science et art. Aussi, une des principales raisons des grands programmes d’exploration de Mars est la recherche de la vie, dont l’issue pourrait bouleverser nos interrogations existentielles.

Au-delà de toutes ces considérations, il y a quelque chose de profondément lié à la nature humaine : ce besoin de dépassement, de renouveau, d’exploration. Le premier pas de Neil Armstrong à la surface de la Lune fait partie intégrante d’une longue tradition, avec quelques années plus tôt Youri Gagarine en premier homme dans l’espace, des siècles auparavant Christophe Colomb débarquant sur le sol américain, et des millénaires avant cela Homo Sapiens quittant le berceau de l’humanité pour coloniser le reste de la planète. Bien sûr il y a des contre-exemples: la société aborigène dont la culture n’a que très peu évolué en près de 40.000 ans, ou cet empereur de la dynastie Ming qui en 1.500 après Jésus-Christ brûle toute sa flotte et interdit à ses citoyens d’explorer le vaste monde. Mais ce sont clairement plus des exceptions qu’une généralité. Nous en avons encore eu récemment un exemple flagrant en voyant l'engouement porté pour les jeux olympiques: besoin incessant d'aller plus vite, plus haut, plus fort. Et c’est cela même qui est reproduit dans la conquête spatiale, sauf que cette fois il ne s'agit plus d'une nation derrière l'effort d'un sportif, mais bien de l'humanité entière devant son propre effort.

En plus d’être un investissement rentable, l’exploration spatiale est donc un outil essentiel du progrès de la science, une source de nouvelles technologies, un levier de plus pour aider les pays en voie de développement, un instrument politique pour la sécurité comme pour la collaboration, un vecteur d’art et de philosophie, et bien d’autres choses encore. Mais plus fondamentalement encore, l’exploration spatiale est un terrain de dépassement. Souvenons-nous, à ce titre, de cet extrait du discours du Président Kennedy lors de l’annonce du programme Apollo : "Nous choisissons d’aller sur la Lune […] non parce que c’est facile, mais bien parce que c’est difficile" (****).

(*) Voir un exemple
(**) Source: 2012 State of the Satellite Industry Report Shows Further Growth in 2011, press release from the Satellite Industry Association.
(***) Source: The Economic Impacts of the U.S. Space Program, Jerome Scheene, Business Administration Department, Rutgers University.
(****) Retrouvez une partie du discours sur: Ici

Publicité clickBoxBanner