Opinions

Un témoignage de Liv, maman de deux enfants (*).

Quand on cherche le mot manque dans le dictionnaire, il est fait état d’une absence péniblement ressentie de quelqu’un qui laisse un sentiment de vide ou d’incomplétude. J’ai beau réfléchir, fouiller les tréfonds de ma conscience, il est évident que je n’ai pas éprouvé la moindre petite pénibilité, et me suis sentie tout ce qu’il y a de plus complète et parachevée pendant notre séjour dans les Pouilles. Suis-je normale? Dois-je assumer cette sécheresse de coeur maternelle? Oui, et je vais te le prouver.

Le poids de l’habitude

Ce n’est pas la première fois que je m’adonne à cet abandon indigne. Nous sommes déjà partis au moins quatre fois sans nos enfants, parfois au bout du monde, mais c’était la première fois depuis la naissance de la petite dernière. Je sais gérer la distance, la séparation, les contacts téléphoniques, les retrouvailles. Je sais les gérer parce que nous avons la chance de pouvoir laisser la chair de notre chair à leurs ancêtres, et que nous leur vouons une confiance totale, de cette confiance tranquille et d’autant plus évidente que nous sommes nous-mêmes la garantie vivante qu’ils sont dignes de cette charge. La preuve, à 20h30, les grands-parents nous enverront le message de preuve que non, ils n’ont rien perdu de leur dextérité avec les années, puisque les trois gosses seront douchés, nourris et couchés; on fait aussi bien que moi et même peut-être mieux, alors que je ne suis pas là: sentiment intense, libérateur et déculpabilisant de ne pas être irremplaçable, de ne pas être la figure centrale et unique autour de laquelle peuvent graviter mes filles.

Un autre espace

Quand je pars en vacances à l’étranger, à fortiori dans un lieu que je ne connais pas, rien, absolument rien ne me rappelle ma progéniture. Pas de grande surface connue à l’horizon, pas de trace de leur école, de leur club de sport, de la maison de leur copine, du médecin chez qui elles sont suivies, du parc dans lequel on se promène. Rien ne me les rappelle. Les lieux sont exotiques, et appellent à des pensées dépaysantes, languissantes, déphasées, éloignées du quotidien familial.

Un autre temps

Partir en vacances sans ses enfants, de son plein gré et en pleine conscience, c’est accepter l’expérience bénie de retrouver un temps qui s’étire, un temps qui reprend de la consistance, un temps disponible, à la fois plus épais et plus léger. Un temps où les journées ne sont rythmées par absolument aucun besoin infantile: ni sieste, ni repas à heure fixe, ni coucher, ni horaires scolaires. Un temps d’adultes. Oh, je l’avoue, de temps en temps, il m’arrivera brièvement de penser que tiens, il est 8h10, il faudrait partir à l’école, ou oh, il est 19h, ce serait l’heure du biberon, mais j’aurai chassé promptement ces visions esclavagistes pour me concentrer sur l’ici et maintenant d’un jour qui se lève ou d’un soleil qui décline doucement.

Un voyage non adapté aux enfants

Comment éprouver un sentiment de manque quand tu sais que tes enfants n’auraient jamais pu attendre le secondi piatti de minuit en terrasse, qu’ils n’auraient jamais pu visiter ce centre historique avec ses innombrables escaliers sous un soleil de plomb, qu’ils auraient eu froid au bout de cinq minutes de baignade, qu’ils auraient été épuisés par le millier de kilomètres faits en quelques jours? Nous n’avons pas du tout le sentiment de rater ou de manquer des moments potentiels avec notre progéniture. Nous savons que nous aurons d’autres moments, d’autres lieux à partager, différents, plus adaptés, plus simples, et nous savons aussi que dans quelques années, nous les emmènerons plus spontanément dans nos périples.

Bien-sûr, je pense à elles. Bien-sûr, je regarde leurs photos. Bien-sûr, quand je croise un bébé, j’ai soudain la pulsion de serrer ma toute petite frisottante dans mes bras. Mais rien ne me manque. Je ne voudrais être dans aucun autre lieu, ni à aucun autre moment.

Alors je savoure.

Je savoure le fait de pouvoir lire un livre en m’arrêtant parce que j’ai envie de m’arrêter, et non parce qu’il le faut. Pouvoir lire un ouvrage quasiment d’une traite, seule, dans l’avion, sur la plage, sans être interrompue, pouvoir me plonger entièrement dans l’intrigue, ne pas devoir la découvrir par petits morceaux, me jeter entièrement et éperdument dans un univers.

Je savoure le fait de pouvoir discuter avec mon mari, de nos enfants bien-sûr, mais de tellement d’autres choses, du passé, de l’avenir, de questions existentielles, de rire, de sourire, de s’émerveiller, rien qu’à deux, de longs moments, comme avant, indépendamment de nos enfants, tout en les gardant toujours, là dans un coin de nos têtes et de nos coeurs.

Je savoure le fait que les journées s’égrainent comme elles se présentent, le fait de pouvoir nous éterniser en terrasse, de faire passer nos envies et nos priorités en premier, je savoure la liberté, car je sais qu’elle n’est pas donnée à tout le monde, je sais qu’elle est rare, je sais qu’elle est précieuse.

De manière générale, que la pause soit longue ou courte, ma réaction est immuable et naturelle: je vis l’instant. Moi qui aime tant me réfugier dans le passé ou l’avenir. Dans cette configuration, je parviens à vivre l’instant. Je reviens de ces voyages remplie. Remplie de l’absence de mes enfants.

La vie reprendra son cours, de toute façon. Rapidement. Tendrement. Brutalement. Affectueusement. Bruyamment. Le manque de mes enfants ne vaut vraiment pas la peine de gâcher ces parenthèses divines et inespérées.


(*): Ce texte a initialement été publié sur le blog "Maman Lempicka"