Opinions

Un témoignage d'une maman de 28 ans qui préfère rester anonyme (*). 


Être parents de jumeaux c’est pour moi être embarqués dans une aventure unique. Émouvante, joyeuse, surprenante, mais aussi déstabilisante et parsemée de doutes sur l’éducation qu’on va leur donner.
Clairement, le plus dur est de respecter leur relation spéciale tout en leur permettant de développer leur propre individualité.


Isaac et Yoann ont connu la collectivité depuis leurs premiers mois. Ils ont donc toujours été intégrés dans un groupe d’enfants plus large. Leur fusion a en quelque sorte été contrariée depuis leur plus jeune âge. Ils n’ont jamais eu de langage propre qu’eux seuls comprenaient par exemple. Leur besoin d’échanger avec les autres enfants du groupe a dû primer.

Ils sont dizygotes. Petite explication médicale de ce terme barbare: ils sont issus de deux œufs différents. Leur ressemblance physique n’est donc pas plus grande que ceux de frères lambda. Mais je n’utilise jamais le terme “faux jumeaux” car ils ont partagé mon ventre pendant 9 mois, ils sont nés en même temps et font les mêmes découvertes à peu près en même temps. En quoi est-ce une fausse gémellité ?

Ils ont ce besoin constant de savoir l’autre pas loin, ou du moins pas trop longtemps. La présence de l’autre les rassure, leur donne la force nécessaire pour oser, pour apprendre.

En voiture ils font souvent la sieste collés l'un contre l'autre. Vers leurs 6-7 mois déjà, on les retrouvait souvent dans leur petit lit, main dans la main.

C’est vrai que moi, j’aimerais bien avoir quelqu’un avec qui je pourrais parcourir le chemin sinueux de la vie main dans la main. Quelqu’un qui comprenne exactement ce que je vis car il vient de la même famille, a reçu la même éducation, a vécu avec moi chaque jour avant même que je naisse. Quelqu’un qui comprend mes émotions car il en est au même stade de la vie que moi.

Une relation tellement spéciale qu'on ne peut la comprendre

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter de cette relation si spéciale que nous ne pourrons, nous parents, jamais complètement comprendre.

Je ne sais pas vous, mais moi, quand je ne comprends pas quelque chose, j’entre en stress intense.

Pendant longtemps, alors qu’ils nommaient tout le monde, ils ne se nommaient pas entre eux. Leur frère jumeau n’avait simplement pas de nom. Ils connaissaient pourtant le leur, ceux de leurs copains, de leurs oncles, puis de leur petit frère ensuite. On a pensé avec Mr G, mon compagnon, que dans leur tête ça devait être: "Pourquoi donner un nom différent à une partie de nous ?"
Encore aujourd’hui, lorsqu’on leur demande de nommer l’un d’entre eux sur une photo, ils emploient le nom de leur jumeau au lieu du leur. Ils ne confondent jamais avec le nom d’une autre personne. Parfois quand mamie leur demande au téléphone qui parle, c’est la même chose.

J’avais peur que cela nuise indirectement à leur autonomie, à leur socialisation avec les autres enfants de leur âge, que leur développement cognitif soit in fine altéré (pour penser et exprimer des idées encore faut-il avoir les mots pour le faire !)

Alors oui, j’ai entendu parler de la phase de la fusion gémellaire de 0 à 2 ans. C’est pour ça que je ne m’en suis pas inquiétée outre mesure.

Une situation intenable

Mais là, ce qui me gêne ce n’est pas que cette phase de fusion se prolonge un peu plus, mais que leur relation commence à devenir asymétrique

Issac fidèle à son tempérament avenant et aventureux commence à se faire une bande de copains à la crèche et même une amoureuse. Yoann lui, reste en retrait. Il a peur de tout, refuse toute nouvelle expérience (parfois l’accepte si son frère accepte de se lancer sous ses yeux) et reste toujours collé à l’adulte. Il a besoin d’avoir constamment son frère avec lui. Il ne cesse de l’appeler pour qu’il le rejoigne et prenne les devants. Et malgré son jeune âge et son expression pas encore parfaite, on sent bien qu’Isaac s’agace. Et que Yoann se sent frustré. Et réclame donc encore plus l’adulte. Cercle vicieux.

Cette situation n’est pas tenable ni pour Yoann, ni pour Isaac. Yoann ne s’épanouit pas malgré la présence constante de son frère. Isaac a envie de faire ses propres expériences sans devoir porter son frère à bout de bras, parfois.

Deux hypothèses trottent dans ma petite tête pour tenter d’expliquer tout ça:

  • Soit Yoann est toujours dans la fusion alors qu’Isaac est passé à l’étape suivante de leur relation
  • Soit ils entament leur période de complémentarité, et leur complémentarité à eux c’est que l’un s’ouvre au monde et l’autre s’en isole

J’ai pensé que cela pouvait être aussi une sorte de régression due à l’arrivée de son frère. Mais son comportement a commencé bien avant la naissance de Samuel.

Je commence à penser "séparation"

Oui, on a essayé de pousser Yoann à aller vers les autres enfants au lieu d’aller systématiquement vers son frère. On a demandé aux puéricultrices de le faire à la crèche. Sans résultat. Il se colle à Isaac dès qu’il le peut, ou alors à l’adulte. On dirait presque que les autres lui font peur lorsque son jumeau n’est pas là. Que les seuls autres enfants dont il n’a pas peur ce sont ses frères.

On a essayé de donner le maximum de câlins à Yoann pour qu’il prenne confiance en lui. Genre il passait des heures dans les bras à tout moment de la journée. Mais ça n’a pas l’air de porter ses fruits. Il est très heureux des câlins avec maman, mais il ne sent pas plus en sécurité pour aller découvrir le monde.
Le week-end dernier il a refusé d’aller faire vélo avec papa pour rester avec maman et Isaac. Pourtant il ADORE le vélo. J’avais envie de passer un moment JUSTE avec Isaac pour que lui aussi ne se sente pas laissé de côté.

Alors, je commence à penser "séparation". Un gros mot pour des jumeaux de cet âge. Séparation à leur entrée à l’école en septembre, séparation pour leurs activités à l’extérieur. Ils se verront bien à la maison matin et soir, et puis à la récré et à la cantine. Peut être qu’ils ont besoin d’avoir chacun leur espace pour ne plus se sentir dépendants l’un de l’autre, des rôles qu’ils se sont mutuellement assignés.

La réflexion est ouverte


(*) : Ce témoignage a initialement été publié sur la blog de "Working Mutti".