Opinions Une opinion de Christian Pacco, administrateur-délégué du Cipar


Tôt ou tard, de nombreuses églises trouveront une autre affectation. Dans ces circonstances, le patrimoine court un réel danger de dégradation ou de disparition. 

L’inauguration récente d’une magnifique présentation du trésor de la cathédrale de Liège nous amène à réfléchir sur le rôle de l’Eglise face à la conservation de son patrimoine artistique et sur l’importance que ce patrimoine révèle dans son engagement dans la société d’aujourd’hui. Historiquement, l’Eglise a souvent délaissé son patrimoine. Alors qu’elle a suscité de tout temps des créations sublimes, elle s’est peu souciée de les préserver lorsque celles-ci avaient perdu leur fonction. Certes les musées ou les collectionneurs ont contribué au sauvetage de nombreuses œuvres d’art. Mais dans cette dispersion, ces œuvres ont perdu leur signification d’origine, leur essence.

Les enjeux du patrimoine religieux

C’est la question du sens qui doit être au cœur de la politique patrimoniale de l’Eglise. L’enjeu est considérable; au-delà des objets, il s’agit de la sauvegarde de la culture chrétienne.

Le patrimoine religieux constitue en effet un matériel important de la culture chrétienne. Les objets, les images ou les édifices sont des supports qui s’imposent visuellement et qui maintiennent présent l’univers mental qui a forgé l’esprit de générations d’hommes et de femmes durant des siècles.

La culture chrétienne est donc essentielle pour comprendre notre histoire. Elle est le fondement de nos sociétés. Au niveau de la grande histoire, on parle des racines du monde occidental, mais aussi de la petite histoire, celle des gens, de nos ancêtres proches, de nos villes et nos villages. Cela ne concerne pas que le moyen âge. Le christianisme a marqué notre civilisation jusqu’à il y a peu. On dit qu’un peuple ignorant son histoire est comme un arbre sans racine, c’est un peuple sans avenir.

Cette culture est aussi indispensable pour le vivre ensemble aujourd’hui. L’actualité nous rappelle sans cesse les drames qui sont le résultat d’une ignorance de l’autre. Nombreuses sont les initiatives, aujourd’hui, pour expliquer les convictions ou les religions qui font le monde, et entre autres l’islam. Le comble serait qu’en même temps on néglige l’importance sociétale du christianisme.

© Dehon

Signalons enfin que la culture chrétienne doit aussi faire entendre sa voix pour demain. Le christianisme, malgré des pages d’histoire obscures, a été le ferment des grands progrès de nos sociétés occidentales : droits de l’homme, de la femme, respect du petit et du faible, évolution vers plus de démocratie et de justice. La culture chrétienne est porteuse de valeurs d’humanisme, d’altruisme, de vivre ensemble. Toutes des notions plus que jamais nécessaires à la construction du monde de demain. Même si, certes, elle n’en a pas le monopole, elle en reste un étendard majeur.

Le patrimoine architectural comme le patrimoine mobilier doivent permettre aux valeurs culturelles chrétiennes de rester vivantes et fécondes au cœur d’une société qui se sécularise et qui multiplie ses sources de références.

Quelles actions pour le patrimoine ?

Face à ce constat, l’Eglise a une responsabilité historique de définir une politique de conservation, valorisation et médiation de son patrimoine religieux. Les sanctuaires sont de moins en moins fréquentés. Tôt ou tard, de nombreuses églises trouveront une autre affectation. Dans ces circonstances, le patrimoine court un réel danger de dégradation ou de disparition.

La solution idéale est bien sûr une conservation in situ, c’est-à-dire à l’intérieur des édifices avec lesquels les œuvres d’art constituent un ensemble signifiant. Outre la cohérence historique, la conservation in situ concourt à la valorisation culturelle ou touristique d’un bâtiment, ce qui peut constituer un véritable atout pour une région.

Mais pour des raisons de sécurité ou de conditions de conservation, il n’est pas toujours possible de maintenir dans de petites églises des œuvres fragiles ou précieuses. Il convient alors de privilégier la mise en valeur dans un édifice voisin de plus grande importance. Les cathédrales ou collégiales ont à cet égard un rôle important à jouer. Elles peuvent devenir de véritables vitrines du patrimoine religieux d’une région. Celui-ci y trouve sa justification en maintenant une continuité historique et en assurant une réappropriation identitaire. Ces lieux prestigieux doivent constituer un véritable réseau d’histoire et d’art local.

A la tête de ce maillage, un conservatoire ou musée diocésain est indispensable pour encadrer la politique patrimoniale d’un évêché. Le musée diocésain n’est pas une simple réserve, un purgatoire pour œuvre en attente d’un meilleur destin. Il a certes pour mission d’assurer la conservation d’œuvres qui ne peuvent rester in situ, mais il a surtout comme objectif de proposer une médiation indispensable à la transmission de la culture chrétienne. Au-delà des considérations "art et technique", c’est en retrouver une dimension anthropologique.

Parallèlement, le musée diocésain doit devenir un centre de référence en matière de conservation pour l’ensemble des églises du diocèse, prodiguant conseils et expertise en matière de restauration ou de sécurité. Il devient un foyer d’animation et une référence pour l’ensemble des acteurs paroissiaux, fabriciens et bénévoles.

Pour relever ce défi majeur, les évêchés francophones ont uni leurs efforts et mis en place le Cipar, Centre interdiocésain du patrimoine et des arts religieux. A l’instar du CRKC flamand (Centrum voor religieuse kunst en cultuur) et soutenu par le ministre wallon du Patrimoine, le Cipar se lance dans une vaste mission d’inventorisation, de valorisation et de sécurisation du patrimoine religieux de Wallonie. Ce travail se veut un maillon essentiel dans le vaste chantier qui s’ouvre à nous en matière d’avenir des bâtiments église.