Opinions Une opinion de Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient et relations euro-arabes, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du REPI (Université Libre de Bruxelles) et de l'OMAN (UQAM Montréal).


Pourquoi l’Espagne a-t-elle été touchée, jeudi passé, par le terrorisme lié à l’islamisme violent en son cœur touristique, Barcelone ? Il y a plusieurs explications, notamment la montée des tensions xénophobes.

Le 17 août 2017, l’Espagne, qui était épargnée jusque-là par les attentats qui endeuillent l’Europe depuis plus de deux ans, n’a pas échappé à une certaine forme de destin commun. Pourquoi, ce pays, qui n’avait pas connu d’attentats liés à l’islamisme violent sur son sol depuis les terribles attentats de Madrid, à la gare d’Atocha en 2004, sur les trains de banlieue faisant 191 morts, est-il de nouveau touché en son cœur touristique, Barcelone ?

Tentative d’explication

La première raison serait probablement de dire que les attentats aveugles, pilotés par Daech ou devancés par quelques bons soldats inspirés et convaincus par son idéologie, ont justement pour but d’être aveugles, de finir par toucher le plus grand nombre ou des cibles symboliques, un peu partout sur le Vieux Ccontinent. L’objectif de l’Etat islamique, ou ce qu’il en reste, est de parvenir à polariser nos sociétés en agitant le chiffon rouge de la guerre civile entre Européens non-musulmans et musulmans silencieux, stigmatisés pour certains, complices pour d’autres.

La deuxième raison est peut-être la force du symbole. Daech cherche à nous plonger corps et âme dans le choc de civilisations tant fantasmé par Samuel Huntington. Le retour des "guerres de religions", dans un contexte de réenchantement spirituel du monde depuis les années 1970, qui opposeraient les musulmans aux chrétiens serait une des clés de cette transformation de la géopolitique mondiale. Avec l’Espagne, Daech ne peut pas viser meilleur symbolique "catholique" que ce pays en Europe, responsable de la fin d’un des grands califats du monde arabe, celui d’Al Andalous du grand Abderrahmane III.

Troisième raison : Barcelone, son tourisme, sa vie festive occidentale, son ouverture à la culture gay bien connue, la grande cité balnéaire gay de Sitjes également réputée mondialement, font de la ville de Gaudi un parangon de l’anti-modèle. Encore plus réputée que Madrid pour son goût de la fête, elle attire les noceurs, les adeptes des paradis artificiels comme du commerce sexuel.

La situation des immigrés marocains

D’un point de vue international, et c’est la quatrième raison, l’Espagne est engagée dans la coalition internationale contre Daech. Si elle ne fournit pas un appui militaire direct dans les bombardements, elle a concouru depuis 2014 à la formation en Irak de près de 20 000 militaires en envoyant 300 instructeurs.

Cinquième raison : la situation économique et sociale en Espagne depuis 2008 a mis aussi dans la difficulté des milliers d’immigrés marocains saisonniers, donc leurs familles au Maroc ou ailleurs, venant dans le sud du pays pour participer aux récoltes. Sans préjuger à l’heure actuelle de l’étendue des profils impliqués dans la filière et ses ramifications liées à l’attentat de Barcelone, la dimension marocaine d’un certain nombre d’entre eux semble déjà ressortir : parmi eux Driss Oukabir, celui qui conduisait la fourgonnette sur Las Ramblas. Depuis la crise de 2008, on assiste en Espagne à une montée des tensions xénophobes, et notamment anti-marocaines. Certains jeunes ont probablement fermenté depuis dans leur coin et se sont retrouvés marginalisés, enfermés dans la petite délinquance, comme en Belgique d’ailleurs. Pourtant, le basculement au grand banditisme et au terrorisme est loin d’être évident : le chiffre des départs depuis l’Espagne vers la Syrie n’a été que de 70, contrairement à plus de 1 000 pour la France par exemple, soit en réalité rapporté à la population des deux pays, dix fois moins : "Entre 1996 et 2012, 17 % des personnes condamnées ou mortes en Espagne dans le cadre d’activités liées au terrorisme djihadiste étaient de nationalité espagnole. Seulement 5 % étaient nées sur le sol espagnol." (1)

Cela nous conduit à notre sixième raison : la spécificité de la Catalogne. A l’image de la Flandre en Belgique, et pour expliquer la montée de la radicalisation plus importante et plus précoce côté flamand, il y a depuis longtemps une forte présence musulmane marocaine et pakistanaise à Barcelone.

Revendications identitaires

Les liens se sont naturellement tissés entre les 300 000 musulmans de Catalogne et le reste du continent, les dérives de certains aussi. La Catalogne par ses velléités indépendantistes a toujours favorisé les revendications identitaires et spécificités culturelles diverses, tout en écartant bien évidemment la valorisation des valeurs nationales républicaines. Est-ce un hasard si longtemps on a qualifié la Catalogne, elle aussi nationaliste en rébellion face à Madrid, de "plaque tournante du djihadisme" (2) ? A tel point que pour la CIA dès 2010, la Catalogne était "le foyer du djihadisme européen", à la croisée du Maghreb et du cœur de l’Europe avec la France. Depuis 2012, près des trois quarts des arrestations d’islamistes radicaux qui ont eu lieu en Espagne, l’ont été en Catalogne.

Dernière raison et pas des moindres : les liens politiques entre l’Espagne et le Maroc ont connu des hauts et des bas. Même si un partenariat stratégique et durable existe entre les deux pays, il ne faut pas oublier que Madrid joue le rôle de garde-fou à l’entrée de l’Europe. Ceuta et Melilla, ces enclaves espagnoles en territoire marocain, représentent une porte d’entrée convoitée, et pressurée par l’immigration illégale. Deuxièmement, le trafic de hachisch entre l’Europe et le Maroc, premier producteur mondial, passe soit par la Belgique et le port d’Anvers […], soit par l’Espagne, où une partie de l’immigration marocaine représente un puissant relais, comme ce fut le cas en Belgique dès les années 1960. Sur le terrain de la petite délinquance, Daech a su exploiter le profil de nombre de jeunes rodés à se faufiler entre les mailles de la police. Certains ont cédé aux sirènes de l’argent et de la reconnaissance facile, par l’appel à la mort des autres ou par la leur.

Barcelone devient alors la grande ville internationale incontournable sur le chemin de l’Europe pour un certain nombre de ces délinquants.

-> (1) Voir "L’Espagne sur la route des djihadistes", Fernando Reinares, Libération, 21 janvier 2015.

-> (2) "Quand la Catalogne était qualifiée de plaque tournante du djihadisme", Midi Libre, 18 août 2017.