Opinions
Une opinion de Sarah Barthélemy, doctorante en Histoire à l'UCL, aspirante FNRS, et Sophie Wustefeld, doctorante en Philosophie politique, boursière de l'Université de Liège.

Nous nous interrogeons sur le succès de la pièce "Le Tour du Monde en 80 jours" depuis 6 ans. Que dit-elle du public? Car tout est fait pour renforcer l’effet impérialiste, paternaliste et même raciste du texte.

Fin mai, nous nous sommes rendues au théâtre du Parc, curieuses de découvrir l’adaptation de l’œuvre de Jules Verne "Le Tour du Monde en quatre-vingts jours" qui remporte tant de succès depuis 2011. Nous étions toutes deux d’autant plus impatientes que cette pièce de théâtre avait marqué d’une pierre blanche notre adolescence : avec une kyrielle d’autres amis et amies, nous l’avions jouée en 4e secondaire pour le théâtre de notre école. Que signifie rejouer le "Tour du Monde" aujourd’hui, en 2017 ? Quelles questions suscite l’adaptation d’un tel texte, publié en 1873 et marqué par l’impérialisme européen de l’époque ? Nous étions curieuses de découvrir comment cette œuvre, à la fois pleine d’énergie et de rêveries, qui emmène spectateurs et spectatrices attentifs autour du globe, traduirait l’évolution du monde et du regard européen sur les autres cultures.

Première salve de clichés

La pièce commence sur les chapeaux de roues, par des tableaux comiques, qui mettent à l’honneur le talent des comédiens - tous des hommes jusqu’à l’arrivée en Inde. L’humour décalé de l’adaptation n’est pas pour déplaire, car il ajoute au texte initial des anecdotes plus récentes, des objets en vogue aux dialectes savoureux de Bruxelles, ou aux dernières manies de nos politiciens. Le bât commence à blesser lorsque Passepartout se retrouve à Suez, assailli par des marchands et captivé par une danseuse du ventre. Premier pays traversé, première salve de clichés.

Les apparitions de Fix et du consul, qui imitent avec caricature sinon dédain les accents locaux, n’arrangent rien. Le reste des tableaux "exotiques" sera dans le même ton : l’altérité est présentée au prisme de stéréotypes racistes persistants. Quand le metteur en scène adapte et modernise le texte, mais laisse les leçons de vie paternalistes données par les héros à tous les indigènes qu’ils rencontrent, que reste-t-il au spectateur du XXIe siècle, en dehors de la violence véhiculée par le texte ?

Impérialiste, paternaliste, raciste

Le spectacle n’offre aucune prise de distance par rapport au mépris culturel qui s’affiche et, bien au contraire, le souligne et le renforce continuellement (statues grotesques et danses hindouistes ridiculisant le rite, Passepartout en quête de travail reprenant la diction du Japonais auprès duquel il espère se faire embaucher, Fogg expliquant aux Afro-Américains qu’ils ne devraient pas accepter de se faire traiter comme des inférieurs, etc.). Avec, en prime, la transformation de la seule femme de la pièce, Aouda, en une pimbêche fainéante et consumériste. Tout cela dans une distribution à 90 % masculine et blanche, qui ne fait que renforcer l’effet impérialiste, paternaliste, raciste de la pièce, même si ce racisme-là est, comme souvent, maquillé par de l’humour.

Si le parti pris du metteur en scène et de la troupe était que la caricature outrée servirait de critique, leur pari est, à notre sens, complètement raté. Pas une scène ne permet de tourner en ridicule les protagonistes qui se prennent au sérieux, et de montrer le mépris qui se lit dans leur regard pour ce qu’il est. L’exposition de certains "trucs" de mise en scène et le bris occasionnel du quatrième mur ne suffisent pas à permettre à chacun et chacune d’interroger l’ensemble du texte.

Et pourtant, on aurait pu…

Pourtant, la liberté prise avec celui-ci aurait pu permettre à l’adaptation de modifier certains personnages, de féminiser l’un ou l’autre membre du club des excentriques, de changer certaines répliques méprisantes pour d’autres qui auraient donné du relief aux personnages que Fogg et Passepartout rencontrent sur leur chemin. L’équipe aurait pu moins investir dans le majestueux décor et plus dans les ressources humaines, embaucher des danseurs et danseuses professionnelles (ou se former sérieusement), engager plus de figurants et figurantes qui n’auraient caricaturé ni accents ni grain de peau. Ils auraient pu mieux se renseigner sur les formes artistiques et culturelles des pays représentés, etc.

C’est un autre travail, plus difficile et plus long que de se satisfaire de la pauvre image que nous avons d’ailleurs, mais qui nous semble aujourd’hui encore indispensable. Peut-être ces autres options enthousiasmeraient-elles moins le public ?

Que signifie ce succès ?

Nous nous interrogeons sur les choix de mise en scène, mais nous nous interrogeons aussi sur le succès que cette pièce remporte, sans discontinuer, depuis 6 ans. Que dit-elle du public bruxellois ? Du regard que nous portons sur l’ailleurs, sur les femmes, sur celles et ceux qui entretiennent des rites apparus hors de l’Europe ? Comment le jeune public, attiré par la pièce, reçoit-il ce texte qui présente un cadre de pensée vieux d’un siècle et demi ?

Récemment, Amandine Gay déclarait à Bruxelles qu’il serait temps qu’autant de travail soit engagé sur ce qui fait la "blanchité" que sur ce qui fait la "négritude". Cette pièce de théâtre, son succès, l’absence de scandale qui l’a entouré, pourrait constituer un bon point de départ. Pour aller plus loin, nous ne pouvons qu’inviter chacune et chacun à consulter celles qui nous ont sensibilisées, comme le blog d’Amandine Gay (https ://badassafrofem.wordpress.com) ou celui de Mrs Roots (http://mrsroots.fr).

sarah.barthelemy@uclouvain.be; s.wustefeld@ulg.ac.be