Opinions

En juin dernier, les rues se couvraient de noir, jaune, rouge à l’occasion du Mondial de football masculin. Vous ne le savez peut-être pas, mais le Mondial de foot féminin aura lieu en 2019 en France. Les joueuses de notre équipe nationale, les Red Flames, jouent ce 5 octobre un match de barrage important. Voit-on des éditos dans les journaux, des grilles de programmes déplacées à la télévision pour diffuser les matchs ? La réponse est non. Une opinion de Camille Wernaers et Pauline Grégoire, de la collective Noms Peut-Être.

Les arguments sont bien connus. Le sport féminin serait de moindre qualité, il serait moins intéressant, il attirerait donc moins des sponsors prestigieux. L’argent, le nerf de la guerre, parlons-en. Là où les Diables Rouges deviennent toujours plus riches, les joueuses doivent souvent jongler entre leurs activités sportives et un autre travail. Aline Zeler, la capitaine des Red Flames, ne peut pas vivre du foot, ce qui peut influencer négativement ses performances sur le terrain. Elle raconte : "J’habite à Wavre, je donne des cours à Liège, mon bureau est à Tubize et pour les entraînements, je me rendais à Anderlecht. Cela faisait beaucoup de kilomètres et de bouchons. Le matin, je partais à 7h30 et je ne rentrais à la maison qu’à 22h30. […] De nombreuses joueuses doivent en effet prendre congé pour pouvoir s’entraîner pour le Championnat d’Europe. Avoir l’occasion de ne penser qu’au football fait une énorme différence au niveau des prestations."

Savez-vous qu’un ticket pour un match qualificatif pour le Mondial des Red Flames est à cinq euros ? Savez-vous que les joueurs de l’équipe nationale masculine de Norvège ont accepté de baisser leur rémunération pour que les joueuses de l’équipe soient rémunérées comme eux ?

Voici comment nous pouvons également ramener un peu plus d’égalité : si plus de personnes s’intéressent au foot (et au sport) féminin, les sponsors, dont le but est la visibilité, s’y investiront plus. Et si les sponsors s’y intéressent plus, le salaire et les primes des Red Flames peuvent augmenter. Lisez cette citation d’un expert de l’Union belge sur l’égalité salariale: "Quand elles rempliront des stades de 50 000 spectateurs, vendront des albums Panini et ramèneront des sponsors, on en reparlera".

Sport, médias et espace public

On sait pourtant l’importance de la visibilité médiatique pour susciter l’intérêt. Pourquoi la RTBF ne diffuse-t-elle pas les matchs des Red Flames alors qu’elle diffuse tous les matchs, même amicaux de leur pendant masculin ? C’est plus qu’une question de football ou de nationalisme. Le simple fait de parler de "Mondial" tout court pour les hommes et de "Mondial féminin" quand les femmes montent sur le terrain est révélateur. Les hommes constituent encore le neutre, la référence dans notre société patriarcale. Trop souvent, la question du sport est laissée aux hommes, avec de sérieuses conséquences sur le partage de l’espace public. "Ce sont toujours des hommes sportifs que l’on voit à la télévision ou dans les journaux. Mais ce sont aussi des hommes qui investissent majoritairement les clubs. La figure du sportif masculin est celle du sport. Sous couvert de performance, femmes et hommes ne profitent jamais ensemble de l’espace public. Alors les hommes se sentent plus légitimes pour occuper ces espaces, résume la géographe Édith Maruéjouls.

"Noms Peut-Être" rappelle que l'espace public est majoritairement blanc et masculin. Seulement 4% de noms de rues portent un nom de femmes à Bruxelles. C'est pourquoi nous souhaitons mettre en avant des modèles inspirants, différents de nos modèles classiques. Cela devrait également être le rôle de la télévision publique.

Nous demandons à la RTBF de diffuser les matchs des Red Flames. Le foot à la télé, c’est une question de droits. La RTBF a déjà investi dans le Mondial féminin de basket et des articles sur le sujet ont fleuri dans la presse généraliste. De quoi nous donner des raisons d’espérer.


Réaction

Michel Lecomte, patron des sports à la RTBF, l'admet : "La RTBF ne peut pas devenir une télévision qui ne va montrer dans le live que deux ou trois matchs confidentiels pour faire plaisir à une cible précise. Il faut qu'il y ait un enjeu. Et effectivement, pour ce match de barrage, il y en a un".  

Le problème, c'est que la question des droits de retransmission ne permettait pas à la RTBF de sélectionner ces fameux matchs à "enjeu". "Ici, les droits de l'équipe nationale ont été vendus à Proximus pour l'ensemble des qualifications", poursuit Michel Lecomte. "Si on avait eu la possibilité d'acheter, on y serait allé, évidemment ! On a essayé de négocier avec la VRT et avec Proximus pour acheter un match des Red Flames, et je comprends que très légitimement, ils nous aient dit non."

L'occasion pour lui de rappeler que la RTBF diffusera néanmoins les matchs de la Coupe du monde de foot féminin, qui aura lieu en France en juin prochain. Et ce, que les Red Flames se qualifient... ou non. "Concernant le sport féminin, il y a toujours moyen de faire mieux", conclut Michel Lecomte. "Cela ne nous empêchera pas de faire la part belle au football féminin... au mois de juin prochain."