Opinions
Une opinion de Jean-Marc Rombeaux, économiste.


La venue de la société d’e-commerce à Liège est vendue comme une opportunité pour l’emploi. C’est toutefois la certitude d’externalités négatives, notamment en termes d’énergie et de pollution.


Le géant du commerce électronique Alibaba s’apprêterait à construire un centre de distribution près de l’aéroport de Liège. Des centaines d’emplois pourraient être créés. Le monde politique wallon est au taquet. Alibaba au pays des Princes Évêques, un conte de fée numérique ?

La certitude d’une pollution accrue

Vu l’épuisement des énergies fossiles et le réchauffement climatique, une transition énergétique est vitale. L’installation d’Alibaba impliquerait une augmentation significative du fret aérien. Or l’avion est le moyen de transport le plus énergivore et le plus polluant. En 2014, un aller-retour en avion Londres-New York générait à peu près autant d’émissions de gaz à effet de serre qu’un logement pendant une année en Europe (1).

Cette activité entraînerait aussi davantage de charroi, de dioxyde d’azote et de problèmes de mobilité sur des autoroutes déjà congestionnées. La venue d’Alibaba, c’est la certitude d’une pollution accrue dans un pays qui ne respecte pas ses engagements en matière de gaz à effet de serre.

Les contrefaçons

Ce distributeur a une relation ambiguë avec les contrefaçons. En 2016, son PDG affirma que "les faux produits présentent aujourd’hui une meilleure qualité et un meilleur prix que les vrais produits" (2) . Un tollé s’ensuivit. Il semble bien oublié. Par ailleurs, Alibaba refuse de rembourser les clients qui voient leurs achats saisis par les douanes. Des recours collectifs ("class action") ont été initiés aux USA.

Le travail de nuit

Son intérêt pour Liège réside notamment dans la possibilité d’y travailler en continu. Certains services à la population doivent œuvrer jour et nuit. Il en va ainsi de la police et des hôpitaux. La technologie de certains industriels ne peut être que difficilement interrompue. C’est le cas des sidérurgistes. Mais pour les distributeurs, a fortiori de commerce de détail, où est l’"urgence" ? Si un(e) fashion addict a son dernier objet de désir vestimentaire 8 heures plus tôt ou 8 heures plus tard, qu’est-ce que cela change fondamentalement ? La valeur d’utilité de l’habit en est-elle modifiée ?

A contrario, le travail de nuit implique une rupture dans les rythmes naturels et sociaux. Si certains le vivent bien, ce n’est pas le cas du plus grand nombre. Ainsi, une récente étude sur le travail de nuit de l’American Association for Cancer Research conclut à un risque accru de cancers du sein, gastro-intestinal et de la peau chez les femmes (3). Une profession nocturne entraîne des absences dans le chef d’un parent, le plus souvent le père. Si une carence paternelle n’est pas insurmontable, elle peut avoir, pour l’enfant, des conséquences néfastes en termes de construction de l’identité, de scolarité, de rapport à l’autorité, voire de délinquance.

Il faut encourager les circuits courts

De plus en plus, les circuits courts et le développement endogène sont encouragés. Ils ont au moins trois vertus. La proximité de lieux de production et de consommation permet une réduction des frais de transport, de la pollution et de la dépendance énergétique. En second lieu, l’acte d’achat constitue un soutien direct au travail de concitoyen. À ce titre, il contribue à leur emploi et participe à la cohésion sociale. Enfin, il œuvre à une forme de réhumanisation. Il aide à réinstaurer des rapports humains si pas directs, en tous les cas plus proches.

Le commerce à la sauce Alibaba, c’est des biens à un bout de la planète et leur usage à un autre. Entre les deux, des câbles, des avions mais aucune présence humaine. C’est une atomisation dépersonnalisée, un avatar de l’aliénation.

Alibaba et la Chine

Le PTB est un parti marxiste. Longtemps marginal, son discours sur la question sociale parle à une frange de la population. Sa percée électorale est indiscutable. Pour certains politiques, le PTB, c’est le retour des communistes. D’autres demandent un cordon sanitaire autour de lui.

Alibaba, ce preux chevalier blanc du chômage endémique, d’où vient-il ? De la péninsule arabique ? Que nenni. Alibaba vient du plus grand pays au monde : la Chine. Gouverné par un parti unique… communiste. Ses opposants y sont réprimés sans une once d’empathie (remember Tien An Men). Son Président a récemment assis un pouvoir autant fort que personnel. Il était au forum de Davos flanqué de Jack Ma, président en partance… d’Alibaba. Dans un contexte de censure, ce dernier est devenu vice-président d’une Fédération d’entreprises du web chinois visant à diffuser les valeurs du "socialisme aux caractéristiques chinoises" (4) .

Si un Tycoon du plus grand pays communiste entend venir à Liège avec de l’argent et une promesse d’emploi, un tapis rouge lui est déroulé. Si des citoyens défendent des idées d’inspiration communiste, on entend crier au péril rouge et appeler à une forme d’ostracisme.

Pour son fonctionnement cadenassé, ses simplifications, la faisabilité et le coût de ses propositions, le PTB peut certainement être critiqué. En même temps, dans l’arène politique, ces traits ne sont point son apanage.

Montesquieu célébra le doux commerce. Le commerce avec la Chine n’y ouvre-t-il pas le chemin de la démocratie ? Un raisonnement analogue sous-tendit l’alliance pour le progrès de Kennedy en Amérique latine. Elle visait le développement économique et l’instauration de gouvernements démocratiques. Les résultats économiques furent mitigés et des dictatures droitières s’installèrent.

En 1973, Pinochet fit bon ménage avec les Chicago boys. Au Brésil, les milieux d’affaires ont voté Bolsonaro. Les exportations wallonnes en Arabie saoudite ne semblent pas avoir adouci les mœurs du prince Salmane. "Peu importe que le chat soit noir ou blanc pourvu qu’il attrape les souris", lança Deng Xiaoping.

Alibaba n’est pas un modèle

La venue d’Alibaba est vendue comme une opportunité pour l’emploi. C’est toutefois la certitude d’externalités négatives en termes d’énergie et de pollution. Cet opérateur hypothèque le droit de la propriété intellectuelle et celui des consommateurs. Son business model est à rebours de la logique des circuits courts et du développement endogène. Son activité nocturne peut porter préjudice à la santé des travailleurs ainsi qu’à la conciliation de leur vie professionnelle et de famille. Vu ces éléments, Alibaba n’est pas un modèle de développement durable. Par ailleurs, les ronds de jambe devant les Tycoon chinois et l’opprobre jetée sur le PTB constituent à tout le moins une singulière coïncidence.

(1) : Commission européenne, Action pour le climat, novembre 2014.

(2) : Le Point, 16/06/2016

(3) : La Libre, 09/01/2018

(4) Les Echos, 11/05/2018