Opinions
Une chronique d'Eloy Romero-Munoz, chercheur en didactique des langues et professeur de néerlandais dans l'enseignement qualifiant.


Donner plus d’heures de cours et commencer plus jeune n’améliorent rien. Il faut changer de méthode.

Cela fait maintenant une petite vingtaine d’années que j’enseigne les langues dans nos écoles en parallèle avec des missions de recherche (oui, on peut combiner les deux). Je l’ai toujours fait avec beaucoup de conviction mais, il faut bien l’admettre, une réussite de plus en plus aléatoire. Je suis pourtant incontestablement devenu un meilleur prof - et une meilleure personne - grâce au terrain et à mes recherches, même si cela n’a pas un impact significatif sur les résultats de mes élèves.

Dans un billet d’opinion précédent, je me demandais pourquoi je n’étais pas ou plus capable de donner cours à certains moments. Je relevais notamment des soucis liés à la gestion de classe, parfois dus à des règles dont on remet rarement en cause la pertinence (enlever sa veste en classe est-il vraiment plus propice au travail ?). Ces soucis réduisent de facto le temps d’enseignement-apprentissage à peau de chagrin.

Je me rends compte a posteriori que ce texte a pu donner du grain à moudre à celles et ceux qui pensent que l’Ecole - l’institution - est au-dessus de tout reproche. Et si nous étions, en partie, responsables ? Prenons l’enseignement des langues.

Donner cours de langues est devenu de plus en plus difficile pour moi et, au vu des réactions à mon texte à ce sujet, pour pas mal de mes confrères. Je ne sais d’ailleurs toujours pas si ces réactions positives doivent me réjouir. Elles témoignent à tout le moins d’une problématique plus transversale que je ne l’imaginais. Je constate aussi que le poids des langues dans les grilles horaires tout au long de la scolarité obligatoire est inversement proportionnel aux résultats obtenus. C’est certainement le cas pour le néerlandais que nos enfants s’échinent à apprendre, souvent sans grand succès.

Une des mesures envisagées actuellement est de commencer l’apprentissage plus tôt en Wallonie comme on le fait déjà à Bruxelles. Enseignons le néerlandais plus tôt et ils apprendront mieux. On sait pourtant que les petits Bruxellois, qui ont plus de néerlandais et plus tôt dans leur scolarité, ne sont pas meilleurs que les petits Wallons. Leurs résultats au CE1D sont moins bons en moyenne et la motivation pour l’apprentissage du néerlandais n’y est pas meilleure malgré un contexte plus propice à l’utilisation du néerlandais. Ajouter des heures ne donne en réalité aucune garantie de gains d’apprentissage tout en posant probablement un problème logistique : qui va donner ces cours supplémentaires alors que l’on a déjà du mal à assurer les cours à l’horaire ?

Par contre, on se rend compte que d’autres formes d’enseignement, qui abordent la langue d’abord comme un moyen et puis seulement comme un but, obtiennent des résultats équivalents, voire supérieurs, dans les matières enseignées, sont plébiscités par les parents comme par les enfants et permettent une bien meilleure acquisition de la langue cible (même si cette acquisition n’est pas aussi parfaite qu’on a pu le dire par le passé - des études sont d’ailleurs en cours pour objectiver ce paramètre). L’immersion pour tous ! Ou pas.

Il y a des problèmes évidents à la généralisation de l’immersion, mais la logistique (qui va donner cours ?) pourrait bien ne pas être le principal. La formation des enseignants de langues est peu adaptée à un enseignement en langue. On forme toujours principalement nos enseignants à transmettre des savoirs et des savoir-faire linguistiques qui, même contextualisés, cantonnent la langue dans le rôle d’objet d’étude et non dans celui de vecteur de communication. La croyance que l’on doit d’abord maîtriser "les bases" avant de pouvoir communiquer reste très ancrée dans les représentations. Or, tant que l’on ne se départira pas de cette conception philologique de la langue pour aller vers une approche plus fonctionnelle (donner cours en langue et non cours de langue), il sera inutile d’augmenter les heures ou de diminuer le nombre d’élève par classe.