Opinions

A vouloir apprendre trop, trop vite, les élèves "craquent". Des compétences techniques, comportementales et de base doivent d'abord être acquises. Elles constitueront la base de leur apprentissage.


Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école (s'exprime à titre personnel).


Premiers congés. En deux mois, cinq élèves ont "craqué", tant était intense la pression mise sur eux – en plus des aléas de leurs vies. Ce désastre me fait mal. Pouvait-il être évité ? Je n’ai pas de boule de cristal et je ne peux discuter ici des aspects privés. Mais il n’est pas rare d’entendre que des enfants en début de primaire ont, en plus de l’école et d’activités diverses plus ou moins ludiques, des cours par exemple de langue. Le discours est toujours le même: importance d’un "bon diplôme", nécessité de maîtriser plusieurs langues pour faire de hautes études (identifiées le plus tôt possible pour rassurer les parents).

Si l’intention est bonne, cette pression, pour ne pas avoir été réfléchie, mène trop souvent à différents dysfonctionnements, depuis le ras-le-bol comportemental jusqu’à la décompensation psy. Comme chez les adultes d’ailleurs: un monde apparemment plus confortable que jamais semble casser les gens par les retombées de sa technicité: il faut aller à la vitesse du numérique sur tous les coups, toujours sur le qui-vive, parfait et souriant (quand je finis par ne plus être agréable au bout d’une journée où je me suis tenu à quatre pour rester patient dans trente situations, je me fait traiter de "lunatique"), et bien sûr avoir une vie familiale et sociale épanouies, sans compter des followers. C’est l’image de jeunes quadras pleins d’énergie, buvant un verre après le boulot, avec un beau conjoint, deux jolis enfants et un chien.

L’école suit la même course. Il faut mettre les bouchées doubles pour fournir aux hautes études un produit fini. En réalité: un taux d’échec inégalé ! Et chaque constat d’échec provoque un moulin à vent d’intentions et de réformes, jusqu’au prochain constat que cela n’a rien apporté – et on remet "plus du même". Les penseurs en chambre oublient un peu vite les bases: il y a des compétences techniques, comportementales et de base.

Ce qu'il faut acquérir

Les compétences techniques, on peut les acquérir tout au long de sa vie. Dans des carrières de plus en plus souvent réorientées, c’est nécessaire. Demain, je devrai peut-être apprendre une nouvelle langue ou technique pour un nouveau poste. Normal. Mais pour cela, j’ai besoin de fondations que sont les deux autres compétences.

Les comportementales, c’est la capacité de réagir correctement: se concentrer, s’exercer encore et encore ; chercher, rater et recommencer ; écouter les arguments de l’autre, travailler en équipe ou diriger, respecter l’autre ; la politesse aussi. Ces compétences s’acquièrent en famille, dans des mouvements de jeunesse, par du sport, de la musique, etc. Le jeune qui a ce bagage a déjà plusieurs longueurs d’avance sur les autres. On est souvent loin du compte avec des enfants qui ne croient rien devoir à personne ou élevés par le numérique, où tout est immédiat, à portée d’un clic, sans effort ni attente. L’école ne triera pas: elle constatera qui sait écouter, travailler, faire un effort, vivre avec les autres. Nous attendons avec impatience l’obligation scolaire dès la 1e maternelle pour sauver ce qui peut l’être.

Les compétences de base se résument en quelques fondations solides. En premier lieu un accès aux mathématiques, à l’histoire, à la langue des apprentissages.

Commencer par le début

Les maths, "cours à pète" par excellence, ne prennent pas le temps que les jeunes acquièrent l’abstraction car il faut aller toujours plus loin et donc les matières "descendent" d’année. A quand la quantique en 3e? Pour le moment, on constate qu’une partie de la population "n’a pas l’esprit mathématique" ( ?) - et on ajoute plus du même !

L’histoire au sens propre (grec raconter) où avant d’analyser (grec couper), on a d’abord le morceau entier, si on ose dire. On demande maintenant d’analyser à des jeunes qui ne connaissent pas préalablement la ligne du temps. Oui, je vis dans un lieu qui a sa culture, sa richesse, ses erreurs, son récit. Ainsi, j’ai mes racines qui me permettent de pousser sans crainte vers ailleurs. De Vercingétorix à Eisenhower en passant par Louis VI ou Louis IX, Copernic ou Lemaître, Lully ou Chostakovitch, il y a d’autres modèles que des acteurs ou des chanteuses qui, comme je l’ai lu un jour, nous rappellent qu’on peut regarder la télé sans le son. D’autres étoiles que des stars aux multiples divorces, affaires de drogue, boisson, scandales, etc. La volonté de sans cesse retrancher au cours d’histoire interroge sur la volonté politique de "faire du passé table rase" - pour des adultes sans pensée ? Main dans la main, consciemment ou pas, avec les big data qui nous offrent le pain et les jeux du tout-de-suite sans effort?

Quant à la langue, invariablement, le jeune qui n’a pas bien compris la structure de sa propre langue est incapable, sauf exception, de bien en apprendre une autre. Ik heb eten comme J’ai manger parce qu’une étape de compréhension a été zappée. Le manque de vocabulaire se reproduit aussi: comment exprimer finement dans une autre langue ce que je ne sais pas penser finement dans la mienne? Comment étudier un vocabulaire que je n’utilise déjà pas dans ma propre langue?

Alors, oui, il sera sans doute utile à beaucoup de maîtriser plusieurs langues pour faire des études. Mais commençons paisiblement par le début. Pas étonnant qu’en voulant déposer les tuiles sans avoir construit les murs, des élèves se cassent la figure.