Pourquoi Modrikamen peut réussir

Une opinion de Nicolas De Pape Publié le - Mis à jour le

Opinions

Depuis l’effondrement du Front national et, nonobstant la pérennité de quelques groupuscules (rattachistes, extrême gauche, dissidence du FN ) ou le mort-né Lidé, Ecolo est le seul parti à s’être imposé durablement aux côtés des trois piliers politiques socialiste, libéral et chrétien. D’abord simple mouvement politique, il tire sa sève d’un solide substrat associatif dont l’activisme et les passerelles avec le parti lui-même ne se démentent pas. La sociologie politique de Wallonie/Bruxelles est particulière : trois partis, rassemblant plus de deux tiers de l’électorat, se situent à gauche (PS, Ecolo, cdH). Le MR, théoriquement de centre-droit, occupe en réalité le centre tandis que le FN, exsangue, occupe l’extrême droite. Singulièrement donc, aucun parti n’incarne la droite politique "traditionnelle" comme l’UMP française, le Conservative Party britannique, la CDU allemande ou le Partido Popular espagnol. Or, jadis active au sein de l’aile droite de l’ex-PSC, assoupie à la droite du MR, frénétique dans une série de think tanks plus ou moins crédibles ou incarnée par quelques intellectuels isolés, cette droite politique existe bel et bien, quoique particulièrement discrète.

Quelques rares journalistes - pas plus nombreux que les doigts d’une main - s’en revendiquent, le plus souvent en privé. De temps à autre, la presse quotidienne ou hebdomadaire (dont aucun de ses organes ne se situe à droite - autre singularité de notre communauté française) consacre à ce curieux courant (parfois associé à l’infamant néolibéralisme) l’un ou l’autre reportage, s’étonnant de "son absence de complexe". Faute de combattants médiatiques côté francophone - hormis le téméraire Alain Destexhe (qui par son passé humanitaire se défend mollement d’y appartenir) -, on est obligé de lui associer une brochette de Flamands tels Rudy Aernoudt, Jean-Marie Dedecker, Vincent Van Quickenborne ou le nouveau villain, dont, selon Laurette Onkelinx, il faudrait se méfier : Marc De Vos, président de l’Itinera Institute.

Dans ce contexte, inutile de dire que le Parti populaire (PP) de Mischaël Modrikamen, s’il obtient en définitive les financements nécessaires, a un boulevard devant lui. on président n’est pas un amateur. Il gère un cabinet d’avocats florissant. Organisé, talentueux, doté d’un tempérament de gagneur, Modrikamen a déjà affronté l’establishment. Mieux que cela il aime ça. Il est indépendant financièrement. En somme, il dispose des deux atouts indispensables pour réussir son pari de l’argent et "en avoir "là où vous savez. Certes, pour l’heure, son programme n’est pas connu, pas plus que les diverses personnalités qui le soutiennent hormis, l’avocat lui-même et son vice-président réincarné après l’échec de Lidé le sympathique mais redoutable Rudy Aernoudt.

Mais il y a fort à parier que le projet de gouvernement du PP aura l’effet d’une bombe dans un paysage intellectuel relativement atone et particulièrement conformiste. A la tête du think-tank du PP, le Professeur Aernoudt peut sortir quelques lapins du chapeau à commencer par la «"axe plate " la fin du quasi-monopole du paiement du chômage par les syndicats, le non-remplacement d’une partie non-négligeable des fonctionnaires partant à la retraite et leur dépolitisation intégrale, la capitalisation partielle du système des pensions par répartition, une politique nettement plus restrictive en matière d’immigration, des agences de l’emploi qui concurrenceraient l’Onem en matière de placement des chômeurs, une simplification légistique et administrative drastique, la suppression du Sénat, une réforme de la Justice d’ampleur jamais vue, une vision plus sécuritaire, l’introduction d’une part de majoritaire dans le scrutin proportionnel, etc.

Paradoxe certaines de ces articulations, plutôt taboues dans le landerneau politico-médiatique, font consensus auprès d’une part importante de la population (y compris parmi les électeurs dits «"e gauche ", qui, de toute façon, pour les raisons évoquées plus haut, n’a jamais eu de véritables alternatives en matière de politique de droite "classique " le MR vivant depuis des lustres un complexe d’infériorité face au PS.

Faisons rapidement les comptes et imaginons le score potentiel du PP, en restant prudent: la moitié des électeurs d’Ecolo sont en fait des contestataires plus que des défenseurs de l’environnement (9% ). La classe ouvrière est plus attachée aux bénéfices de la sécu que socialiste et particulièrement conservatrice, notamment en matière de mœurs et de gestion de la délinquance (5% ). Ajoutons-y les cendres du FN (disons 4% ), un bon tiers des soutiens du MR - vu les derniers événements, ce pourrait être plus encore --(10% ) et un quart des électeurs cdH, épuisés par 10 ans de présidence de Joëlle Milquet et d’arrimage au PS (4% ). On est déjà à 32% . N’en obtiendrait-il que le tiers que le PP ferait, comme on dit, «"ouger les lignes "

Certes, ce sont pour l’heure, des calculs d’apothicaires. On sait le Belge particulièrement sédentaire il ne change pas plus de banque que de syndicat, de mutuelle que de parti Certes, aussi, la dimension fédérale du PP va rendre la donne plus complexe (ce qui est «"riginal "en francophonie ne l’est pas forcément en Flandre et on a peine à croire que le credo de défédaralisation sur le seul critère d’efficacité d’Aernoudt puisse séduire une Flandre ataviquement autonomiste a contrario, le PP pourrait apparaître trop timide, vu de francophonie, face à la scission de BHV par exemple que l’aile flamande du parti aura du mal à ne pas défendre). Certes, enfin, l’endettement de l’Etat - bientôt 90% du PIB - est peu propice à des politiques novatrices.

Une certitude: comme l’a été la stratégie de Sarkozy dont le PP s’inspirera forcément sans les excès claniques et caractériels du personnage, les notions d’identité, d’immigration et de sécurité seront centrales dans la conquête du pouvoir. Les récents soubresauts - resserrement politique autour de l’interdiction du voile, "sorties "de certains MR sur l’Islam réac, demande de création d’un observatoire des médias étrangers qui répandent la haine, restriction du regroupement familial, lutte contre les mariages blancs, débats autour des jeunes criminels récidivistes - laissent voir, déjà, une certaine nervosité dans les états-majors politiques.

Le chemin de l’avocat d’affaire est semé d’embûches et on doit s’attendre à des attaques en-dessous de la ceinture, voire ad hominem, alimentées par ce que la sphère internet a de plus nauséabond. Pour preuve, les accusations de manipulation de la Justice, sans doute fantaisistes, à l’encontre de l’avocat dans l’affaire Fortis qui n’a rien et tout à voir avec la question du PP. Car, si le juriste ne poursuit aucune revanche personnelle, le fonctionnement, à cette occasion, de notre "oligarchie politico-bancaire "(expression du syndicaliste André Renard) a pu déclencher en lui cette envie d’en découdre. En tout état de cause, si le PP de Modrikamen promet beaucoup, encore lui faudra-t-il démentir le célèbre adage "il y a loin de la coupe aux lèvres»".

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