Opinions

SABAH GAHOUCHI, militante progressiste

Depuis quelques semaines, la presse relaie l'organisation de patrouilles de vigilance dans les rues d'Anvers qui seront probablement étendues à d'autres villes, dont Bruxelles. Comme nombre de citoyens, nous nous inquiétons de la démarche et ce, à plus d'un titre. S'il n'entre pas dans nos intentions de minimiser les discriminations dont sont victimes les jeunes issus de l'immigration, nous pensons néanmoins que les solutions préconisées par la Ligue arabe-européenne ne sont pas les bonnes. Tout en faisant le jeu de l'extrême droite, elles poussent au repli, à `l'auto-justice´, à l'improvisation et à la loi du talion.

Les jeunes issus de l'immigration subissent encore nombre de discriminations intolérables. Celles-ci prennent déjà leur source dans les concepts qui les qualifient: ils restent, même nés en Belgique, des `jeunes issus de l'immigration´, des `nouveaux Belges´, `des jeunes de x génération´...; jamais, sous ces `étiquettes´, ils ne bénéficient du statut de citoyens.

Notre ministre de l'Intérieur, Monsieur Duquesne, a franchi un pas de plus dans le distinguo `Belges de souche´ et `autres´, estimant pour sa part - lors de l'émission `Mise au point´ de ce dimanche 24 novembre - que la citoyenneté serait un cadeau offert par la Nation pour `attitude exemplaire´. On l'entendra dire: `On vous a accueilli, on vous a offert la nationalité belge´, comme si tout se passait dans le cadre d'un contrat unilatéral avec un donateur bienfaisant et un consommateur ingrat.

De tels propos sont simplistes et provoquent l'indignation chez nombre de personnes, qu'elles soient ou non discriminées. Les personnes d'origine étrangère doivent être réhabilitées dans leur statut de citoyen, qu'elles aient ou pas la nationalité belge, et être considérées comme de véritables acteurs, contribuant à l'essor de la Belgique, à sa construction, à sa richesse culturelle...

Force est de constater que ces éléments positifs sont bien souvent dévoyés au profit de `problèmes de l'immigration´, devenue la formule passe-partout dès que l'on veut aborder la question de la citoyenneté, de la gestion des différences culturelles, religieuses ou autres, et de la combinaison de cette diversité culturelle et identitaire avec la cohésion sociale. Ce discours, ces représentations, ces non-dits, sont autant de mauvais signes que l'on envoie aux personnes d'origine étrangère et en particulier à des jeunes, nés en Belgique, socialisés en Belgique, mais à qui on rappelle constamment qu'ils sont tout de même différents.

Le vote accordé aujourd'hui aux Européens sous le regard désabusé de ceux d'entre nous qui n'ont pas la chance d'être labellisés `Européens´ est l'une des plus violentes discriminations institutionnalisée et légalisée, suivie de la double peine, ce châtiment d'un autre âge qui prive un jeune, qui a déjà purgé sa peine, de sa famille et de ses attaches en le renvoyant vers un hypothétique `chez lui´.

Il est de notre devoir, en tant que citoyens, mandataires politiques, parents, éducateurs, enseignants... d'apprendre aux jeunes à utiliser toutes les ressources susceptibles de parfaire notre démocratie, d'exercer une vigilance citoyenne en militant dans des associations, dans des syndicats, des partis politiques, d'interpeller l'ensemble des décideurs sur les mauvais fonctionnements de nos institutions, car la démocratie est l'affaire de tous les citoyens et l'extension de la participation des citoyens augmente la légitimité de tous les processus et décisions politiques. Mais cette participation ne peut cependant se faire à n'importe quel prix ou n'importe comment car si l'intérêt collectif est détourné au profit d'intérêts particuliers, il y a danger.

C'est ainsi que nous réprouvons avec force les actions de `patrouillage´ de la Ligue arabe-européenne. Organiser des patrouilles avec des jeunes issus de l'immigration, c'est les conforter dans l'idée qu'ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, alors qu'il faut se battre démocratiquement avec tous ceux qui, au quotidien, tentent de corriger les défaillances des dispositifs légaux existants et d'améliorer la situation. L'énergie déployée dans l'organisation de pareilles patrouilles est nulle sur le plan des retombées positives. Bien au contraire, mises en première ligne médiatique et publique, elles sont apparues inutilement agressives et provocatrices. Elles ont aussi alimenté les fantasmes délirants de ceux, qui, dans un réflexe pavlovien, ont crié au loup terroriste, fanatique et intégriste et ont stigmatisé davantage les jeunes `d'origine étrangère´. Tout cela est regrettable dans le contexte actuel où l'ensemble des citoyens devrait contribuer à mener des actions positives en faveur de la connaissance et du dialogue mutuels plutôt que de se déchaîner dans des actes de provocation qui laisseront des traces, quoi que l'on dise. A qui profiteront les patrouilles?

Nous regrettons dès lors que pour un devoir aussi noble que celui de la dénonciation des discriminations et/ou d'abus subis par une certaine frange de la population, la Ligue Arabe-Européenne ait utilisé une mauvaise méthode en poussant chacun à mener sa justice et en faisant trop vite comme si le combat démocratique ne servait à rien.

La réponse à donner est exactement à l'inverse: parfaire notre démocratie et actionner tous les leviers de solidarité, d'échange, de dialogue, fussent-ils difficiles et conflictuels.

© La Libre Belgique 2002