Opinions
Une opinion de Diane Drory, psychologue.

La "bible des psychiatres" recommande de prescrire des antidépresseurs si un deuil perdure au-delà de quelques mois. Voilà un avis qui laisse pantois! Devons-nous enterrer nos larmes, vite fait bien fait?

Nous vivons dans une société où le bonheur semble être un droit et où la mort est occultée. Les librairies regorgent de manuels pour nous aider à être heureux, à être performants, à être en bonne santé et à vivre de plus en plus longtemps. Nous sommes également la première génération à ne pas avoir vécu une guerre depuis 72 ans. Les catastrophes naturelles, ouragans, éruptions volcaniques et tremblements de terre défilent sur notre petit écran mais ne nous affectent pas personnellement. La mort ne fait plus partie de notre quotidien. Elle a perdu sa place, elle est devenue une menace, une ennemie, une injustice, alors qu’elle est la fin naturelle de la vie. Il est mal élevé d’en parler. Faut-il la minimiser pour autant ?

"Vous faites un deuil pathologique" !

Laissez-moi vous conter le récit suivant : "Nous venons de perdre notre plus jeune fille (12 ans) dans un accident tragique. Le choc fut terrifiant pour toute notre petite famille et nous avons suggéré à nos enfants une aide extérieure pour les aider à surmonter l’épreuve. Ma fille aînée (23 ans), témoin de l’accident, fit donc appel à une psychologue. Elle s’y rendit une fois par semaine. Lors de la 5e séance, comme lors des précédentes, elle pleura abondamment en évoquant le manque quotidien de sa petite sœur. Pour soudain s’entendre dire : ‘Etre autant en larmes, alors que votre sœur est morte depuis deux mois déjà, n’est pas normal. Vous faites un deuil pathologique. Vous devriez consulter un psychiatre pour qu’il vous prescrive des antidépresseurs…’ Sidérée par cette prise de position, étant moi-même en mode survie, je téléphonai à la psy pour lui demander sur quelles bases elle estimait qu’il fallait traiter ma fille à l’aide de médicaments. Aimablement, elle me répondit avoir consulté le DMS 5 pour poser ce diagnostic."

Le DMS 5 est la dernière mouture (2013) d’un manuel servant d’outil consultatif en matière de statistiques et diagnostics des troubles mentaux. Cette "bible des psychiatres" est fort contestée car nombre de textes y figurant ne seraient pas scientifiquement fiables. Par ailleurs, elle est largement financée par l’industrie pharmaceutique. Il y est notamment recommandé de prescrire des antidépresseurs si un deuil perdure au-delà de quelques mois.

Voilà un avis qui laisse pantois. Il est interpellant de voir un psy, habilité à écouter la souffrance humaine, être à ce point ignorant de l’impact fondamental de la perte d’un être cher sur son entourage. Sommes-nous encore en droit de pleurer nos morts ? Devons-nous enterrer nos larmes, vite fait bien fait car la vie continue ?

Une remise en cause fondamentale

La perte d’un être cher bouleverse notre existence. Elle nous fait ressentir que la vie peut nous reprendre à chaque instant ce qui nous tient le plus à cœur. Il nous faut entamer un long chemin de deuil, une remise en question fondamentale et semée d’embûches. Ce parcours nous révèle à nous-mêmes, nous apprend qui nous sommes en tant qu’êtres humains.

Il nous confronte à la dure réalité que l’autre ne nous appartient pas. Notre rapport au plus intime de nous-mêmes change, nous nous retrouvons confrontés à nos propres limites. La mort d’un proche est un choc violent, une blessure profonde. Que reste-t-il de nous quand le destin semble nous avoir tout pris ? Que faire du reste de notre existence ? Après la stupeur, les formalités, les démarches, l’enterrement, famille et amis nous aident à rester debout. Au fond de soi, on ne réalise pas vraiment que l’autre est parti. Notre vie est encore pleine de lui.

Et puis, un jour, on sait que c’est pour toujours.

A notre époque où, au nom du bien-être, la mort est devenue un tabou, demander aux survivants : "Comment était-il ?" "En quoi te manque-t-elle le plus ?" n’est pas chose facile. Bien sûr, ces questions font surgir les larmes mais pleurer soulage le cœur, lave la souffrance et souvent un sourire vient éponger les larmes. La parole guérit, panse, nettoie et favorise la cicatrisation. Plus difficiles encore sont les questions : "Et toi ? Comment vis-tu son absence ?" "Qui est proche de toi ?" Certains diront : "Ça va, ma famille, mes amis sont là." D’autres : "Je suis désespéré. Cette perte est un manque sans fond."

Car tel est le cas, lorsqu’il s’agit de la perte d’un enfant, de la chair de sa chair, ou de la perte d’un conjoint aimé, du partenaire de toute une vie, de sa moitié. La mort vient à son heure et ne respecte pas l’ordre des générations.

Un long processus de guérison

Ces pertes-là sont des amputations.

Voilà pourquoi, face à la médicalisation de nos émotions, je m’insurge. La perte d’un proche est une cicatrice qui laisse des traces jusqu’au jour de notre propre mort. Acceptons que suite au départ d’un être aimé, on rumine colère, chagrin, impuissance, culpabilité, remords et regrets pendant de longues nuits, de longs mois, de longues années.

Jusqu’au moment où, pour certains, vient le temps de la sérénité, de la reconnaissance pour ce qui a existé, de la renaissance. D’autres perdent le goût de la vie ou meurent de chagrin.

Le deuil n’est pas une situation à laquelle il faut faire face, une page qu’il faut tourner, mais un long processus de guérison d’une blessure profonde. En méconnaissant le temps que nécessite cette cicatrisation, notre société rajoute de la souffrance à la souffrance des survivants. Face à la veuve, au veuf, aux enfants et parents orphelins, aux frères et aux sœurs, à la famille, aux promis et aux amis du défunt qui s’accordent du temps pour cheminer et des larmes pour exprimer leur tristesse, il est indécent de cataloguer ce parcours de "deuil pathologique".