Opinions Une chronique d'Etienne de Callataÿ (*).


Non, les économistes n’ignorent pas que nous n’agissons pas exclusivement en fonction de notre portefeuille! La preuve par le récent prix Nobel d’économie.


Une personne préfère-t-elle recevoir 1 000 € ou rien du tout ? La réponse semble évidente mais elle ne l’est pas. Une expérience a été menée, avec pour décor une cabine d’avion. L’hôtesse propose à un passager de lui donner une somme conséquente, imaginons 10 000 €. La seule condition est que le voisin de ce passager marque son accord. Ces deux voyageurs ne se connaissent pas et ne sont pas appelés à se revoir après avoir quitté l’aéroport de destination. Il est apparu que même si le chanceux propose de céder 1 000 € à son voisin, celui-ci très souvent mettra son veto. Il préfère donc ne rien recevoir à recevoir 1 000 € parce que, dans le second cas, l’autre aurait reçu neuf fois plus. La notion de justice passe donc avant le bien-être matériel absolu. Le thaler a beau être une monnaie, Thaler ne lui donne pas la préséance sur tout.

Richard Thaler a été récompensé pour ses travaux en économie comportementale. Pour comprendre de quoi il s’agit, on peut évoquer l’anecdote rappelée récemment par Hersh Shefrin, qui fut le premier assistant de Thaler. Le couple Thaler avait invité des amis à dîner à la maison. Le repas promettait d’être aussi généreux que délicieux. A l’apéritif, un énorme bol de noix de cajou se trouvait sous les yeux et les mains des invités. Et se passa ce qui devait se passer : les invités eurent beau savoir qu’un bon repas allait suivre et donc qu’il était dans leur intérêt de se montrer raisonnable, ils se ruèrent sur les cajous et, quand il fut déjà trop tard pour leur estomac, ils demandèrent aux hôtes d’éloigner la tentation. Ce petit exemple de manque irrationnel d’auto-contrôle face à la tentation, un manque aussi ancien que l’humanité, montre qu’optimiser son comportement demande des efforts.

Une autre expérience aussi amusante qu’intrigante de Thaler a trait à notre rationalité dans l’usage d’un bien particulièrement rare, le temps. L’individu qui est prêt à passer une heure pour tondre la pelouse de son jardin, alors qu’il pourrait faire appel au fils du voisin pour, disons, 10 €, n’a pas en tête de tondre la pelouse d’autrui contre rémunération, même s’il s’agissait de gagner 15 €. N’aurait-il donc pas gagné 5 € en allant tondre ailleurs et en faisant tondre chez lui ? Nous avons donc des schémas mentaux, ici liés à la propriété foncière, qui conduisent à des hiérarchies dans nos préférences qui ne correspondent pas à l’échelle monétaire, de telle sorte que 10 € valent parfois plus que 15 €.

Pour Hobbes, déjà, notre myopie par rapport à notre intérêt de long terme militait en faveur d’un Etat régulateur fort qui nous contraindrait à faire ce qui est bon pour nous. Thaler est connu pour avoir popularisé la notion de "nudging", qui, elle, loin de la contrainte, propose une intrusion douce des pouvoirs publics. Ceux-ci ne vont ni interdire, ni obliger mais infléchir nos comportements. Pour reprendre son exemple, il ne s’agit pas de bannir la malbouffe mais de donner aux fruits et aux légumes une belle place dans les étalages.

Très longtemps, et encore trop souvent, la conception qu’ont de l’économie les non-économistes est que celle-ci considère le pouvoir d’achat personnel comme seul et unique moteur des comportements individuels. En multipliant les expérimentations et en créant de l’espace pour le sentiment de justice, la difficulté de l’auto-contrôle, le poids des schémas mentaux et le rôle des incitations publiques douces, Richard Thaler a montré qu’il en va autrement, et cela même si, bien entendu, il ne saurait être question d’en faire le chantre de l’irrationalité et le fossoyeur de la science économique. Le distinguer a été un choix tout à fait rationnel !

--> (*) Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu