Opinions
Une chronique de Charles Delhez. 


Le défi est d’être maître de notre utilisation des écrans. L’erreur serait de croire que nous sommes mieux informés.


Que serait le mouvement citoyen de la place Maximilien sans le concours des réseaux sociaux ? Facebook contribue à l’accueil de 300 à 400 migrants chaque jour. La fonction "I am safe" permet, lors de catastrophes naturelles majeures ou d’attentats, de rassurer les proches et d’identifier les personnes à secourir au plus vite. Ne soyons donc pas ingrats ! Ces réseaux nous rendent de précieux services.

Il n’empêche. Des voix de plus en plus nombreuses se font entendre. Ne risquerions-nous pas d’être pris en otages par la technologie qui modèle nos esprits et prend le contrôle de nos vies ainsi que par quelques grandes firmes comme Google, YouTube et Facebook (dans l’ordre du nombre de visites) qui nous conditionnent et tirent profit de nos addictions ? Un ancien cadre de Facebook, dont "La Libre" a relayé les propos, interdit désormais à ses enfants d’utiliser ce réseau. Une vengeance vis-à-vis de son ancien employeur ? Non. Il a tout simplement pris conscience qu’il avait contribué à créer des outils qui détruisent le tissu social. "Nous savions tous dans le fond de notre esprit que quelque chose de mauvais pouvait se produire. Nous ne l’avons pas dit à l’époque."

Grâce à ces réseaux, nos "amitiés" (les fameux amis sur Facebook qui compte 1,3 milliard d’utilisateurs) se sont sans doute multipliées - chacun surveille le compteur ! -, mais le nombre d’heures solitaires devant notre écran a aussi augmenté et nos réunions se sont converties en agrégats de personnes connectées à l’extérieur du local ! Nous sommes présents à beaucoup plus de monde, mais de manière souvent plus superficielle. Le mot "ami" lui-même a changé de définition. On est loin de celle de Diogène (IVe siècle av. J.-C.) : "Une seule âme reposant en deux corps." Et ces réseaux surpuissants peuvent aussi être des lieux de harcèlement ou de destruction de la réputation de quelqu’un.

Telle une mouche, nous voilà pris dans une toile d’araignée. Facebook et ses semblables ne sont, en effet, qu’un élément de ce monde numérique, une porte d’entrée parmi d’autres. L’erreur serait de croire que nous sommes devenus plus libres, plus autonomes et mieux informés. Sans doute avons-nous à notre disposition un impressionnant outil qui tient à la fois de l’encyclopédie, du bottin de téléphone, du toutes-boîtes publicitaire.

Mais les news qui nous parviennent sont parfois très proches de la désinformation, sans compter celles qui ne nous parviennent pas, car "on" ne les juge pas utiles, sans parler des "fake news". Nous les croyons objectives et identiques pour tout le monde, alors qu’elles sont formatées en fonction de notre passé Internet (un véritable casier judiciaire) et ne renvoient souvent qu’à 1 % des sites. De plus, nos précieuses adresses sont réutilisées dans l’immense réseau publicitaire qui nous enserre.

Les applications dont nous sommes si friands s’introduisent subrepticement dans la vie des utilisateurs. Elles ont accès à des données privées et les font basculer dans le domaine public. Ce monde tentaculaire peut aussi influencer volontairement notre comportement. Il y a en effet toujours, derrière ces algorithmes, des programmateurs qui prennent un pouvoir démesuré sur nous et conditionnent notre liberté. Google et Facebook, par exemple, influencent nos décisions par les informations qu’ils veulent bien nous fournir et par les publicités dont ils nous abreuvent. Ils dessinent le politiquement correct de notre époque et standardisent notre culture. Ce n’est pas nous qui les gérons, mais eux qui nous gèrent ! Nous sommes leurs outils plutôt que l’inverse. Quand c’est gratuit, le produit c’est nous, dit-on avec raison.

Le défi est d’être maître non de cet outil, trop puissant pour nous, mais de nous-mêmes quant à l’utilisation des écrans. C’est ce qu’on appelait jadis l’ascèse. Ne soyons pas ingrats, disais-je. Soyons quand même vigilants !