Opinions
Une opinion de Marie-Anne (*), maître spécial de religion dans l'enseignement primaire communal, prépensionnée dans quelques heures. 


La spiritualité fait partie de notre humanité. Pourquoi l’éradiquer de nos écoles et en priver nos enfants ?


Voilà, c’est bientôt fini ! Dans quelques heures, je quitterai mes élèves, mes collègues, mes écoles. Je tournerai la page et mettrai un terme à une carrière très heureuse et bien remplie. Après plus d’un quart de siècle de bons et loyaux services comme "maître spécial (sic !) de religion" dans les écoles primaires communales de notre capitale, je pourrai désormais me consacrer à temps plein à d’autres joies, approfondir d’autres passions et rendre d’autres services. Pourtant, c’est avec un peu de regrets et beaucoup d’inquiétude que je m’en irai.

En effet, après avoir enseigné, avec un immense bonheur, durant plus de vingt-cinq ans, dans différents réseaux, plus de dix écoles et à des centaines d’enfants, je quitte une profession sinistrée, à l’avenir plus qu’incertain. Dans la tourmente depuis octobre 2016, lorsque l’on supprima une de nos deux périodes de cours hebdomadaires pour la remplacer par le cours de philosophie et citoyenneté, nous nous sommes retrouvés dans une situation très compliquée, presque désespérante. Nous ne faisons plus la Une de l’actualité mais nous continuons à souffrir en silence, impuissants face à une sorte de "mission impossible".

Obligés de courir d’une école à l’autre (certains collègues ont jusqu’à neuf écoles !), véritables ovnis, encore plus marginalisés qu’avant, encore moins intégrés dans les équipes éducatives, encore plus souvent oubliés dans la communication, devant encore plus souvent nous contenter d’un coin de réfectoire ou d’un bout de couloir, nous sommes les oubliés de l’enseignement. A peine tolérés, peu respectés, mal-aimés car soupçonnés de faire de nos cours des lieux d’endoctrinement et de fermeture d’esprit, nous sommes très peu soutenus de l’extérieur.

Malgré tout, conscients du rôle unique que nous jouons auprès des enfants, nous tentons de rester aussi motivés, professionnels et enthousiastes qu’avant, en essayant tant bien que mal de donner un cours digne de ce nom, alors que nous ne voyons plus nos élèves qu’une grosse demi-heure (en temps réel, théoriquement cinquante minutes) une fois par semaine !

Nos meilleurs alliés et supporters sont nos élèves, restés très demandeurs et aussi heureux que nous de vivre cette parenthèse particulière dans leur semaine de classe. Car ce sont eux, les magiciens ! Et c’est donc d’abord à eux que je voudrais dire un immense "Merci !" Merci pour tout ce bonheur, ce plaisir et ces trésors partagés ! Comment ne pas leur être infiniment reconnaissante pour ces milliers d’heures passionnantes, où leur insatiable curiosité, leur désir de savoir et leur soif de spiritualité m’ont convaincue que ma vocation correspondait à un besoin très profond, à un manque essentiel.

Grâce à eux, je n’ai jamais eu l’impression de "travailler" mais d’avoir la chance inouïe de pouvoir rencontrer chaque jour des êtres exceptionnels et de pouvoir les aider à s’ouvrir à tout ce que la vie a de beau, de vrai, de merveilleux, d’extraordinaire. J’ai essayé de leur ouvrir un nouvel horizon, de développer avec eux de nouvelles aptitudes, de renforcer en eux la confiance, la joie, l’espérance, la générosité, etc. Ayant la chance d’avoir eu une solide formation universitaire, complétée par trois années d’études dans une école supérieure de pédagogie religieuse, j’ai toujours tenté d’allier le sérieux scientifique, la rigueur pédagogique et la profondeur spirituelle. L’enseignement primaire est - c’est bien son nom - fondamental. Pourquoi alors renoncer à y développer, en plus d’une tête bien remplie et d’un corps bien fait, une âme éveillée ?

La spiritualité fait partie de notre humanité et rares sont les endroits dans le monde et les moments dans l’histoire où elle n’a pas été transmise. Pourquoi vouloir à tout prix l’éradiquer de nos écoles et en priver nos enfants ? Mon "combat" aura été rude jusqu’au bout, pour qu’on ne supprime pas tout à fait cette ouverture vers une autre dimension ! Ne fermons pas complètement la fenêtre et laissons un petit coin de ciel bleu à nos anges…

(*) Prénom d’emprunt