Opinions

Non, la pénalisation du client ne fera pas disparaître la prostitution. Pire, à cause d’une telle mesure hypocrite, les victimes deviennent invisibles et plus vulnérables encore. Un commentaire de Marc Uyttendaele.

Deux ministres, Joëlle Milquet et Najat Vallaud Belkacem, ont animé, le 1er octobre dernier, une table ronde sur la prostitution. La ministre française est abolitionniste. La ministre belge, plus prudente, lui emboîte néanmoins le pas pour envisager de pénaliser le client, une manière de faire reculer la prostitution.

Il s’agit là d’un vœu pieux. La prostitution existe depuis toujours, et ce dans tous les recoins de la planète. Elle existe aussi dans les 18 pays qui aujourd’hui la prohibent. Par conséquent, pas plus que la fermeture des maisons closes opérée en France, en 1945, à l’initiative de Marthe Richard, la pénalisation du client ne fera disparaître la prostitution.

S’attaquer à la prostitution, conçue de manière générale, est la pire manière de poser le débat. Vouloir, en tant que telle, l’abolition, est une manière de brider les libertés que l’on entend par ailleurs défendre. En effet, si la prostitution, souvent, se confond avec la traite des êtres humains, elle est aussi, parfois, la manifestation d’une liberté tant dans le chef de la prostituée ou du prostitué que de ses clients. Vouloir abolir en soi la prostitution relève d’une confusion inacceptable entre le droit et une conception traditionnelle de la morale. Dans une société de liberté, nul ne peut interdire à deux personnes, adultes et consentantes, d’avoir ensemble des relations sexuelles, fussent-elles tarifées. Nul n’a le droit d’interdire, en soi, à un homme ou une femme d’offrir son corps à un tiers, fût-ce en contrepartie d’un avantage matériel. Nul n’a le droit d’interdire, en soi, à un client de profiter ainsi d’un service qui lui est offert de manière libre et consentie. Ce service d’ailleurs évite - comment le nier ? - de transformer certains clients, aux besoins sexuels insatisfaits, en petites bombes humaines, violeurs violents en puissance.

Ce sont donc les mots "libres et consentants" qui doivent constituer la ligne rouge de l’action du législateur. Celui-ci a le devoir de protéger les victimes, mais ne peut en créer artificiellement. Bref, les seuls clients qui doivent être pénalisés sont ceux qui font appel aux services d’une prostituée prisonnière d’un réseau de traite des êtres humains ou ceux qui font preuve à leur égard de violence. Dans la relation à trois produite, le plus souvent, par la prostitution, c’est avant tout le proxénète qui doit être atteint par la loi pénale. Pire, l’interdiction des maisons de passe et la pénalisation des clients sont des mesures qui confinent au summum de l’hypocrisie. C’est une manière de dire "Cachez ce sein que je ne saurais voir". Au mieux, en effet, elles feront disparaître la prostitution visible, la refoulant dans la clandestinité. A l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, les maisons de passe virtuelles prendront le pas sur celles qui s’alignent dans les quartiers mal famés ou le long de routes fréquentées du pays. La conséquence est inéluctable. N’étant plus visibles socialement, les prostituées les plus vulnérables seront bien plus encore à la merci de leurs clients et de leurs proxénètes.

La solution préconisée est donc une mauvaise réponse à une mauvaise question. La bonne question est de savoir comment, dans une société évoluée, permettre à une prostituée qui opte librement pour cette profession de l’exercer sans danger. La bonne question est de savoir comment traquer ceux qui, profitant de la vulnérabilité de jeunes hommes et de jeunes femmes, leur imposent, sous la contrainte, une vie dont ils ne veulent pas. L’approche de cette problématique ne peut donc être morale au sens de la bienséance du concept. Elle doit être efficace et ne poursuivre qu’un seul but, permettre à chacun de faire ses choix de vie en toute liberté, sans entraver la liberté d’autrui. La pénalisation des clients et l’efflorescence des bordels virtuels qu’elle induit ont l’effet inverse : les victimes deviennent invisibles et plus vulnérables encore. Mais la morale traditionnelle, elle, est sauve.