Opinions Œil pour œil, taxe pour taxe. L’Europe doit-elle répondre à la musculation protectionniste de Donald Trump par des mesures du même acabit ? Par Étienne de Callataÿ, chroniqueur.


Ainsi, Donald Trump a choisi de taxer les exportations d’acier et d’aluminium vers les Etats-Unis à concurrence de, respectivement, 25 % et 10 %. L’Américain a l’air bien indigeste… mais on ne parle que de cacahuètes ! Selon un calcul repris de Bruegel, la taxe ne devrait réduire les importations américaines d’acier européen que de l’équivalent dérisoire de 1 % de la production de l’Union. Et pour "nos" industriels du secteur, le bon état de santé de l’économie internationale et les mesures prises en Chine pour contrôler la production sont autrement plus importants !

Dérisoire, la mesure a aussi tout pour être idiote. D’abord, s’il s’agissait de contrecarrer des distorsions de concurrence en Chine, il aurait fallu agir sur d’autres leviers. Pour l’Oncle Sam, la Chine n’est que le 11e fournisseur extérieur en matière d’acier. On est loin d’un marché américain inondé par de l’acier chinois à prix cassés, dit de "dumping". Ensuite, les travailleurs américains vont y perdre des plumes. Acier et aluminium sont deux secteurs d’activité à faible intensité en main-d’œuvre, et le renchérissement induit par ces taxes va pénaliser en aval des activités à plus fort contenu en emploi, notamment la construction. Enfin, la justification de la mesure, en termes de sécurité nationale, apparaît ridicule.

Pourquoi Donald Trump prend-il alors une telle décision ? Il est difficile de répondre, tant viennent à l’esprit des hypothèses divergentes. Citons en vrac les suivantes. Il veut cultiver son image avec de la musculation, de l’audace, de l’anti-establishment et de la cohérence par rapport à ses engagements de campagne. Il veut plaire à certains intérêts sectoriels ou à la population de certains Etats sensibles. Il veut apparaître proche de la classe moyenne, qui a une image négative de la mondialisation. Il veut fédérer en désignant un danger extérieur. Il veut faire pression pour que les pays concernés révisent à la hausse leurs budgets militaires, et de préférence en achetant davantage de matériel "made in USA". Il veut s’en prendre à l’OMC, parce qu’elle incarne ce qu’il déteste ou se révèle dysfonctionnelle en s’accommodant des pratiques anticoncurrentielles de certains pays. Il veut anticiper sur le creusement du déficit commercial lié à sa politique budgétaire. Il veut pouvoir se revendiquer de Ronald Reagan, qui avait adopté des mesures protectionnistes plus sévères, notamment en matière automobile.

L’Europe doit-elle réagir par la rétorsion ? La tentation est là, histoire de ne pas se montrer faible. Il y a aussi le spectre du détricotage du libre-échange. Le raisonnement est alors que si l’on ne monte pas maintenant aux barricades… les barricades contre le commerce vont pousser comme des champignons. Mais ceci est excessif. Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause les avantages mutuels du commerce, un des premiers acquis de l’analyse économique, mais la tempérance doit, ici aussi, rester de mise. Il ne saurait être question d’idéaliser le commerce international, ni dans sa mise en œuvre, ni dans ses effets. Il connaît de multiples entraves et ses avantages s’accompagnent d’inconvénients. Et là où rendre coup sur coup engagerait l’esprit faible dans l’escalade, la modération européenne peut tabler sur un appui, celui du consommateur américain, friand d’importations.

Prenons les taxes de D. Trump pour ce qu’elles sont, une réalité ponctuelle, au coût minime, pas une menace. La sagesse recommande de protester gentiment et d’en rester plus ou moins là et non de se laisser entraîner dans la surenchère. Il faut savoir faire des sacrifices pour défendre des principes mais ne le faire que quand la cause et le danger le justifient.

(1) Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu