Opinions

CORENTIN de SALLE, Directeur de l'Atlantis Institute (1)

En Belgique francophone, les libéraux osent rarement se déclarer tels. Ou alors seulement devant des intimes et avec force circonlocutions et nuances. La chose est absurde. On adresse au libéralisme une série de reproches infondés alors que les sympathisants de mouvements de gauche n’éprouvent aucune vergogne à se revendiquer d’idées et de valeurs qui ont activement contribué à la ruine et à la désolation de larges parties du monde au cours du siècle dernier. Cette surenchère justificatrice pousse les libéraux honteux à se défaire insensiblement des quelques principes essentiels qui leur permettaient encore de mériter ce titre.

Dans la perspective d’une relance du débat sur le libéralisme, on ne peut que se réjouir des deux cartes blanches parues consécutivement à ma contribution en la matière dans ces colonnes. Déplorons néanmoins que les arguments aient insuffisamment été rencontrés en raison d’un parti pris commun aux deux auteurs : celui de présenter mon discours comme déconnecté de la réalité. Richard Miller me présente comme une sorte de Savonarole du libéralisme et Philippe Defeyt, voit en moi l’Aragon de ce dernier. L’intégriste ou le poète : soit un idéologue obtus et inhumain soit un personnage ridicule évoluant dans l’éther des idées.

Dans les deux cas, il y a confusion des registres. La pureté à laquelle j’appelle concerne, non pas celle des hommes ou de la société, mais uniquement celle du corpus doctrinal du libéralisme. Il s’agit de purger ce dernier de tout ce galimatias gluant et moralisateur d’inspiration socialiste qui l’encombre et mine sa cohérence. Par contre, il est clair que désirer la pureté dans l’ordre du Réel est non seulement impossible (même l’or et l’alcool titrent à moins de 100 %) mais carrément inquiétant : la réalité sociale est plurielle et multiculturelle et l’histoire nous enseigne à suffisance que les grands entrepreneurs sociaux animés par un souci de pureté se sont finalement transmués en ennemis du genre humain, voire en criminels patentés (purification des classes, purification raciale, purification ethnique, etc.).

La politique connaît ses contraintes et ses servitudes. Sa marche est dictée non par la matérialisation systématique de la doctrine mais par l’adoption, quand les circonstances le rendent possible, d’un certain nombre de mesures propres à servir les idéaux libéraux. Dans un pays où la cohabitation est une fatalité, souplesse et esprit de compromis sont des nécessités qu’il serait ridicule d’ignorer ou de minimiser. Encore faut-il disposer d’une boussole, d’une base conceptuellement vierge de toute influence de valeurs et idées antilibérales. Ce n’est pas le cas au MR. Ainsi, il n’est pas inintéressant de dépasser les slogans électoraux – exercice rhétorique dont je ne dénie pourtant ni la pertinence ni la nécessité – pour s’interroger sur la cohérence de la doctrine.

Se revendiquer, comme le fait Richard Miller, du libéralisme social, c’est verser dans le pléonasme. Comme je l’écris, le libéralisme est la doctrine la plus bénéfique et la plus équitable qui soit pour la société. Dès lors, pourquoi qualifier le libéralisme de « social » s’il l’est par définition ? Autant parler « d’eau mouillée » ou de « rotondité circulaire ». Si je m’acharne contre ce solécisme, c’est qu’il est politiquement dommageable : il laisse entendre qu‘il peut exister un libéralisme antisocial, ce qui est faux car, en ce cas, ce ne serait pas du libéralisme. Miller dénature mon propos lorsqu’il interprète littéralement mon affirmation selon laquelle les demandeurs d’emplois souffrent de ne pas être « exploités ». Dans cette phrase lapidaire dont il feint de ne pas relever l’ironie, le mot « exploité » est mis entre guillemets, ce qui indique clairement le peu de crédit que j'accorde à cette analyse selon laquelle une classe dominante exploiterait une catégorie d'opprimés : le concept marxien d'exploitation, en tant qu’il prétend caractériser le fonctionnement du capitalisme, n'a aucun sens. C’est du moins l’avis d’un des derniers grands auteurs marxiens de notre époque, le professeur oxonien G.A. Cohen, qui, au terme d’une brillante démonstration considère que ce concept doit être abandonné du fait de son inconséquence (raison pour laquelle la gauche marxiste lui préfère désormais celui d’exclusion). Je mettais ici l'accent sur le constat suivant : nous souffrons, non pas de conditions salariales misérables (notre droit du travail et notre droit social comptent parmi les plus généreux et les plus protecteurs au monde) mais de la pénurie d'emplois. Les demandeurs d'emplois aimeraient être « exploités » : je veux dire par là qu'ils aimeraient, très légitimement, trouver du travail. Ils en redemandent.

Enfin, je serais la vestale d’une « doctrine figée, superbe de pureté intrinsèque ». On se demande ici si Miller a lu autre chose que le titre de mon article. J’insiste longuement sur l’évolution séculaire et ininterrompue des principes libéraux, évolution qui s’est nourrie et continue à s’alimenter à diverses traditions intellectuelles. Je souligne son aptitude à la « métamorphose » indéfinie lui permettant de faire face à de défis toujours nouveaux.

Mon contradicteur me dénie le droit de me prétendre libéral. Ma conception du libéralisme n’est assurément pas la seule valable. Il y en a quantité d’autres mais on ne peut conférer ce label qu’aux conceptions libérales cohérentes. Ce n’est pas le cas de la conception exposée par Richard Miller. Ce dernier – et sa profession de foi reflète malheureusement assez bien la conception de nombre d’élus du MR – n’est pas un libéral mais un socio-démocrate. En atteste la tambouille idéologique peu ragoûtante qu’il nous sert. Il affirme en effet que le libéralisme doit garantir que ces libertés soient « réellement exercées », ce qui implique que l’Etat doit mettre en œuvre les politiques permettant d’assurer - financièrement – ces libertés car, dit-il, « comment être libre si l’on n’a pas les moyens de l’être ? », réactivant ainsi cette vieille distinction marxiste entre liberté formelle et liberté réelle. Au sens où Miller l’entend ici, le « libéralisme social » est un oxymore, c’est-à-dire un concept qui se fait hara-kiri. Pourquoi ? Car la liberté réelle de tout un chacun nécessite impérativement qu’une minorité au moins travaille en vue de fournir les moyens destinés à financer ladite liberté : garantir la liberté réelle de tous contraint une minorité à user de sa « liberté » formelle. A l’inverse, le dénominateur commun des libéraux dignes de porter ce nom, c’est de se revendiquer exclusivement des droits de l’homme de la première génération (ou droits-libertés ; c’est-à-dire les « droits de »… faire ou de ne pas faire ceci ou cela) et non pas des droits-créance de la seconde génération (où droits économiques et sociaux ; c’est-à-dire les « droits à » ceci ou cela), droits adoptés en 1948 dans la Déclaration Universelle des droits de l’homme sous la pression de l’URSS au début de la guerre froide.

Cela ne signifie pas que les libéraux soient opposés à la réalisation de ce que les droits de la seconde, voire de troisième génération poursuivent (à moins d’être un monstre, on ne peut être hostile à une politique de l’emploi, du logement, des soins de santé, etc.). Ils leur dénient juste la qualité de « droits ». S’il en a les moyens, un Etat peut s’attacher à poursuivre ces objectifs (via, par exemple, des mesures incitatives aux entreprises, des allègements fiscaux, sociaux, etc.) mais il s’agit ici de « priorités » et non de « droits ». Les consacrer comme tels, c’est dévaloriser le concept même de droit en habituant les gens au fait que ce dernier peut rester lettre morte : tout le monde sait bien qu’inscrire, comme on l’a fait dans les Constitutions belge et européenne, un « droit au travail » ne va strictement rien changer au problème du chômage.

Philippe Defeyt me reproche de me cramponner à un modèle idéal en dédaignant l’application de ce dernier sur le terrain. Précisons que le modèle est « régulateur », au sens que Kant donnait à ce mot : il est inatteignable mais permet de fournir une voie à suivre et un critère d’appréciation des politiques qui, en fonction du degré de proximité avec ledit modèle seront jugées plus ou moins libérales. Nous percevons, pensons, agissons en fonction d’un certain nombre d’idées philosophiques dont nous n’avons pas nécessairement conscience. Plusieurs des idées phares de Kant ou de Locke, révolutionnaires à l’époque, sont aujourd’hui d’une banalité consternante. Le fait qu’elles soient devenues des lieux communs est le signe le plus éclatant de leur succès. John Stuart Mill observait à quel point les esprits superficiels se trompent en considérant la philosophie spéculative comme déconnectée du réel et des intérêts humains. C’est en réalité, la chose au monde qui les influence le plus et qui, à long terme, supplante même toute influence.

Dénigrer la nécessité des idéaux, c’est livrer l’humanité au désespoir. D’ailleurs Defeyt poursuit certainement, lui aussi, des idéaux à travers son action politique. Pourquoi les miens seraient-ils chimériques et pas les siens ? Il s’emploie à débusquer les cas où le libéralisme peut être surpris en flagrant délit de dysfonctionnement. Faut-il congédier une doctrine parce qu’elle n’est pas pleinement opérationnelle ? A suivre cette logique, autant se débarrasser de la démocratie ou des droits de l’homme. Il est vrai - c’est une autre question - qu’une doctrine doit être mise à l’épreuve et prestement abandonnée si elle produit des effets insatisfaisants voire désastreux. Ce n’est pas le cas : les lieux où le libéralisme a pu être mis en place sont les régions les plus prospères de la planète. Ajoutons que nous vivons dans une économie mixte où le libéralisme fonctionne à régime réduit : les ratés ou les agissements d’acteurs déviants ne sont évidemment pas imputables au seul libéralisme. Il est troublant ici de constater que Defeyt impute au modèle libéral le fait que certains patrons entrent en collusion avec les structures étatiques pour en tirer des avantages et écraser la concurrence.

Defeyt juge « dépassée » cette loi selon laquelle une minorité de nantis permet d’expérimenter des produits de luxe dont les prix se démocratiseront par la suite. Il me semble au contraire que cette loi a rarement été aussi actuelle. Ainsi, il est probable qu’il juge sévèrement le projet Virgin Galactic consistant à convaincre 3000 personnes, en 2007, à payer près de 8 millions de nos anciens francs pour un voyage de trois heures dans l’espace à bord de la navette « SpaceShipOne ». Dans l’entre-deux guerre, on estimait évidemment tout aussi scandaleuses les dispendieuses lubies des premiers touristes aériens. Mais aujourd’hui, une femme de ménage peut prendre l’avion pour aller passer ses vacances à Djerba…

Mais l’auteur avance un argument fort pour démentir la possibilité de généraliser le train de vie des nantis : l’épuisement des matières premières et l’incompatibilité de ces comportements avec les exigences d’un développement durable. Voici l’occasion de tordre le cou à cette idée phare du mouvement écolo. Il est certes indéniable que le stock de telle ou telle matière première est fini et peut dès lors être épuisé. Mais telle ressource qui semble indispensable à un moment donné peut, en raison de l’amélioration des technologies, être déclassée par une autre. Les ancêtres idéologiques de Philippe Defeyt ont longtemps déclaré qu’il était exclu que tout Chinois puisse posséder un téléphone puisque cela nécessiterait plusieurs millions de standardistes. Mais la technologie évolua et rendit inutile le recours aux standardistes. On affirma par la suite qu’il n’existait pas sur terre de stock de cuivre suffisant pour mettre en place un réseau téléphonique nécessitant un nombre aussi astronomique de bobines à base de ce métal. Apparurent alors les fibres optiques et les satellites qui permettent maintenant à la Chine d’installer le plus vaste réseau de téléphonie mobile au monde.

Non, nos ressources énergétiques ne vont pas s’épuiser. L’âge de la pierre ne s’est pas achevée faute de pierres mais parce que des solutions alternatives ont permis d’y mettre un terme. Le monde (et l’univers) regorge(nt) de matériaux inutilisés dont la richesse est encore insoupçonnée. Il y a deux cents ans à peine, le pétrole était une substance noire et visqueuse qui n’intéressait personne. Nul ne soupçonnait il y a quelques décennies que le sable serait une composante clé de nos ordinateurs. L’amenuisement progressif des énergies fossiles ne condamne pas la croissance. La fin de l’âge du pétrole ne nous ramènera pas à la case départ : cette ère aura conduit l’humanité à un stade de développement technologique inégalé lui permettant, on le sait aujourd’hui, de s’autonomiser sans dommage de ce combustible. D’ailleurs, l’énergie fossile a encore de beaux jours devant elle: l’huile de schiste peut nous fournir, au rythme de consommation actuel, suffisamment d’énergie pour les 5000 prochaines années. Le stock d’uranium suffit pour couvrir l’intégralité de nos besoins pendant 14.000 ans. D’ici là, on aura probablement trouvé le moyen d’exploiter de manière rentable et non polluante les énergies renouvelables (soleil, vent, eau et chaleur interne de la Terre).

Les écologistes prétendent que c’est la réalité et elle seule qui nous contraint à la parcimonie. La dimension misonéiste, anti-consumériste et anticapitaliste de leur doctrine n’est pas une conclusion raisonnée découlant du diagnostic qu’ils portent sur l’état de la planète mais bien une éthique à laquelle ils voudraient que l’humanité se soumette. A contrario, le libéralisme promeut le pluralisme éthique sans compromettre la croissance et l’innovation scientifique, réquisit indispensable pour transmettre aux générations futures les moyens matériels et technologiques indispensables à leur survie et à la préservation de leur environnement.

Web: http://www.atlantis.org

© La Libre Belgique 2004