Opinions Une chronique de Jan de Troyer.

La N-VA n’a donc pas rompu le cordon sanitaire en s’alliant à Forza Ninove. La simple éventualité suffisait déjà pour nourrir une suspicion à l’égard de Bart De Wever qui, selon certains, aurait été tenté de livrer avec ses deux élus une majorité à Guy Dhaeseleer (Vlaams Belang), le leader de Forza Ninove. Mais au cours du débat des présidents de parti organisé par la VRT, 24 heures après le scrutin, le président de la N-VA faisait déjà comprendre que c’était exclu.

La question de savoir si le maintien du cordon sanitaire est vraiment la meilleure tactique pour neutraliser Forza Ninove a été complètement ignorée. On a de nos jours l’impression que ce fameux cordon sanitaire permet avant tout aux partis flamands d’éviter les sermons en moralité politique venant du Sud. Bien sûr, le Vlaams Belang fait incontestablement appel aux réactions épidermiques d’une population qui se sent menacée par les conséquences de la mondialisation. Mais dire qu’il met en danger notre système parlementaire serait le surestimer. Dans un contexte politique un peu plus large - comparé à l’aile droite du parti républicain américain par exemple -, le discours du Belang ressemble plutôt au chant d’une chorale paroissiale. Pourtant, on n’exige pas la rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis. Et si on veut faire de la morale politique, il faut le faire sur tous les plans. Même s’il n’y a pas de rapport direct entre les deux, on ne peut pas dramatiser une supposée séduction de la N-VA par l’extrême droite et en même temps chercher des excuses pour les livraisons d’armes à un régime qui excelle dans la cruauté barbare. Il n’y a qu’une seule moralité politique.

Suggérer que M. De Wever ait pu être charmé par les manœuvres de séduction du Vlaams Belang, c’est sous-estimer largement son intelligence politique. Le président de la N-VA a par contre surpris ses censeurs en faisant exactement l’opposé de ce qu’on aurait voulu lui reprocher. "Cette guerre avec la gauche me fatigue tellement", a-t-il déclaré stoïquement le soir même des élections, illustrant ses talents tant pour le poker que pour la téléréalité. Avec un air de repenti, le président de la N-VA faisait semblant de ne pas remarquer la caméra de VTM au moment où il faisait cette ouverture surprise sur son flanc gauche. L’ouverture était d’ailleurs bien programmée. Comme par hasard, la N-VA avait accordé accès au journaliste Paul Jambers au war room, l’endroit tenu secret où les grosses têtes de la N-VA prenaient connaissance des premiers résultats pour formuler les nouvelles stratégies. D’un air rêveur et fatigué, Bart De Wever prononçait devant la caméra le nouveau mot d’ordre : verzoening, la réconciliation avec les écologistes.

Le président de la N-VA a laissé ainsi au vainqueur du vote à Anvers, Wouter Van Besien de Groen, un choix cornélien. En récoltant 11 sièges, les verts ont supplanté les rouges à Anvers, devenant ainsi le deuxième parti. En les invitant à participer avec la N-VA à la nouvelle coalition qui gouvernera Anvers, M. De Wever oblige les verts à choisir entre le refus des responsabilités après la victoire ou l’impossibilité de mener une campagne vraiment agressive contre son allié anversois lors des élections législatives de mai 2019. L’écrivain progressiste Tom Lannoye et Manu Claeys, l’inspirateur du mouvement citoyen stRaten-generaal, ont été parmi ceux qui disent que Groen doit maintenant saisir l’occasion de changer Anvers. Mais le leader des écologistes, Wouter Van Besien s’est montré réticent devant le dilemme politique. Il sait très bien que ce nouvel exemple du pragmatisme politique du stratège Bart De Wever l’a placé devant un choix très délicat.

Tout comme il avait pris ses distances avec ses objectifs indépendantistes quand la réalité politique l’exigeait, l’empereur d’Anvers prétend abandonner aujourd’hui le conservatisme qu’il a jusqu’à présent pratiqué.