Quand commence le nationalisme?

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Opinions

LUDO DIERICKX, Secrétaire général de BPlus

Comment comprendre le nationalisme? Quel est son essence? Où et quand commence-t-il? Pour Gellner, le nationalisme est l'idée que les frontières culturelles ou linguistiques doivent coincider avec les frontières de la nation. Pour quelqu'un comme Haas il est à trouver dans la souveraineté et le droit à l'autodétermination des peuples. Le nationalisme commence cependant plus tôt. Il ne se retrouve pas seulement dans ses effets mais aussi dans le discours parfois pernicieux qui les précèdent. Nous avons de beaux exemples en Belgique.

Lorsque les Flamands disent vouloir l'autodétermination, on va dans le sens d'un Haas. Lorsqu'ils disent que la frontière linguisitique doit coincider avec un Etat flamand, c'est Gellner qui est convoqué. Mais lorsqu'ils parlent d'une sécurité sociale flamande, ou d'une diminution de taxes uniquement au bénéfice des seuls Flamands, on est déjà dans un discours qui sans se montrer excessif est déjà nationaliste.

Le nationalisme en ce sens est le plus facile à cerner et comprendre quand on l'oppose à l'universalisme. Les chrétiens, les socialistes, les libéraux,... peuvent espérer qu'un jour tous les êtres humains pensent comme eux. Mais les Slovaques, les Flamands, les Wallons ne peuvent jamais espérer que tout le monde deviennent un jour slovaques, flamands... Le nationalisme profite d'une identification très facile (en naissant en Pologne, de par ce simple fait, l'on est polonais), durable et qui permet des attitudes extravagantes qui ne sont pas permises à l'individu. Comme le dit Denis de Rougemont: «Ce que nul n'oserait dire de son «moi», il a le devoir sacré de le dire de son «nous».

Pour être très concret, le nationalisme ne commence pas avec les insultes, les humiliatons, les injustices, mais bien avant. Au moment où l'on commence à considérer certains concitoyens non plus comme tels mais comme d'autres hommes. Des personnes qui ont leur place dans d'autres syndicats, dans d'autres systèmes décisionnels, dans d'autres fédérations sportives, dans d'autres universités... Ce qu'on est en train de faire en Belgique ne relève certes pas du nationalisme agressif, mais est pourtant bien en marche, gentiment.

Ce qui se passe d'abord ce n'est pas le conflit désordonné, c'est la formation des fronts, dans les esprits et les institutions, dans tous les domaines. On réalise une politique salami, où les compétences sont saucisonnées.

S'opposer au séparatisme ou au confédéralisme, ce qui revient au même, la confédération fonctionnant sur une relation interétatique (comme elle existe avec les autres membres de l'Union européenne par exemple) quand la fédération est d'abord une relation entre personnes humaines? C'est possible. Si les francophones le font, c'est une bonne chose, mais nous devons espérer, Flamands, démocrates et ceux qui pensent de manière socialement, qu'ils le fassent de façon intelligente. Opposer au front flamand un bloc francophone, c'est tout ce que demandent les nationalistes flamands. Cela justifie leur attitude. Les nationalismes qui se combattent ne s'afaiblissent jamais, au contraire.

Si les francophones s'opposent, ils doivent le faire non pas en criant un «vive la Belgique» vain, mais en insistant sur l'idée de solidarité sociale que les Belges, tous les partis politiques, tous les syndicats ont créé ensemble. Il n'est pas juste de rompre cette solidarité unilatéralement parce que le bien-être est plus grand en Flandre en ce moment que dans le Sud. C'est un argument auquel beaucoup de Flamands-et pas seulement de gauche-sont sensibles. Un autre élément important est que cela doit se faire ouvertement, démocratiquement, et non pas à l'insu des citoyens lors des pourparlers pour la formation du gouvernement fédéral, comme cela s'est fait jusqu'à maintenant.

Les francophones doivent aussi savoir néanmoins que s'ils veulent préserver la sécurité sociale, il faut faire en sorte que l'on arrête de scinder les choses dans d'autres domaines. On ne peut pas vouloir l'unité de la sécu mais régionaliser l'aide au développement, le commerce exterieur, etc...Quand ne reste de fédéral que quelques domaines, il devient de plus en plus difficile de garder ce qui reste uni et cohérent.

Certes, le ministre sortant des Affaires sociales, M. Frank Vandenbroucke est sûrement de toute bonne volonté quand il s'agit de garder uni la sécurité sociale sur la base d'une solidarité interpersonnelle. Mais il précise également que, si le gouvernement de la Communauté française abandonne l'idée du numerus clausus qui permet de limiter l'offre des prestations médicales, cela rendra la chose plus difficile. Il faut que les Flamands combattent leur propre nationalisme, certes, mais que du côté francophone, on ne donne pas aussi trop de prétexte aux forces centrifuges.

Nous vivons en Belgique et en particulier en Flandre - qui est, selon les données internationales, l'une des régions les plus riches au monde -, dans un pays où les hommes politiques ont valeur d'amuseur. Certains passent continuellement à la télévision parce qu'avec eux on est certain de faire un bon programme, de garantir une audience en amusant les gens. Que fait «Doe de stem-test», vu sur la VRT? On y met sur pied d'égalité, pêle-mêle, le nombre de cellules de prison avec les vols sur Bruxelles, et l'avenir du pays. On prend la politique tellement sous la jambe ces temps-ci qu'on peut observer des transferts dans toutes les directions, les anciens Volksunie distillant aujourd'hui leur nationalisme aussi bien chez les libéraux, les sociaux-chrétiens que chez les socialistes! Pourquoi tant de légéreté? Parce que les tout grands problèmes sont traités aujourd'hui au niveau européen.

Etre solidaire avec les Wallons, c'est difficile? Faisons les choses difficiles. Si la Belgique peut arrêter la scindomanie, le nationalisme étroit, on va rendre un service énorme à l'Europe, et nous aurons une raison d'être fiers. Cela revient-il simplement à pousser un nationalisme - belge - plutôt qu'un autre - flamand en l'occurrence? Le nationalisme d'Etat multiculturel ou multilingue, comme la Suisse par exemple, sont rarement agressifs. On peut même dire, à ma connaissance, que s'il a bien existé un fascisme flamand ou wallon, jamais n'a été mis sur pied un mouvement fasciste belge en tant que tel.

Le fait est qu'on ne peut pas remplacer sans risque la Belgique à papa par celle des patries. Si l'on avait pu faire une Belgique comparable à la Suisse, l'Autriche, l'Allemagne, on aurait même pu peut-être décentralisé davantage. Mais actuellement, chaque fois qu'on donne un franc à la Wallonie, c'est clair que c'est un franc en moins pour la Flandres. On est entré dans une dialectique terrible, qui s'insinue un peu partout.

Si tout le monde se range derrière un slogan «eigen volk eerst», la vie en commun n'est pas possible. On ne peut construire une société sur des réflexes nationalistes, qui n'ont que le chaos à offrir.

Propos recueillis par

Laurent Hoebrechts

© La Libre Belgique 2003

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