Opinions Une opinion de Jules Gheude, essayiste politique.

Avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence, nous assistons à une recomposition en profondeur du paysage politique français.

En créant son mouvement « En Marche ! », l’intéressé a bouleversé les codes traditionnels et mis un terme à la bipolarisation sur laquelle s’articulait jusqu’ici le fonctionnement de la Ve République.

Dans un monde en pleine mutation, bien des paramètres se sont modifiés et le traditionnel clivage gauche-droite apparaît clairement comme une entrave à la résolution des grandes questions qui se posent à notre société.

Attitude stérile que celle qui consiste, parce que l’on se trouve dans l’opposition, à critiquer systématiquement tout ce qu’entreprend la majorité. Car personne ne détient la Vérité absolue. Et l’Histoire nous a appris à quelles perversités pouvait mener l’intransigeance poussée à son paroxysme.

Les débats parlementaires, avec ces visages déformés par la hargne de l’invective, sont à mille lieues de l’humanisme tolérant. Les mots peuvent constituer le pire des pièges.

François Perin avait cette faculté d’anticiper les choses. Dans son essai « La Démocratie enrayée », paru en 1960, il s’en prend violemment à la particratie qui empêche le bon fonctionnement des institutions et paralyse le système.

Durant la guerre, il avait adhéré au parti socialiste par haine du fascisme. Mais l’idéal de l’intellectuel de gauche allait être déçu par l’évolution des événements : La Tchécoslovaquie, ça été décisif pour moi. La première grande déception. La seconde fut que le système amenait une médiocratisation, non un changement de civilisation. (…) Il y a un complexe de gauche selon quoi tout ce qui est de droite est mauvais par définition. C’est un indice d’intolérance. Si la gauche ne se bat plus pour la tolérance, à qui se fier ? (…) Les socialistes se basent sur la contestation du régime capitaliste, avec la propriété privée, le droit de succession, etc. Je pense qu’il faut trouver une troisième voie, comme J.-J.Servan-Schreiber. Il faut trouver une autre formule qu’une révolution profitant à l’Etat, sortir du manichéisme de la lutte des classes, donner des responsabilités de gestion aux travailleurs. C’est là qu’est le pouvoir d’ailleurs, dans la gestion, pas dans le capital qui est le plus souvent absent (« Pourquoi Pas ? », 31 août 1978).

François Perin concevait les partis comme des instruments d’action en raison du but qu’on poursuit et non des tribus auxquelles il faut être fidèle jusqu’à la mort et de génération en génération. Tous les démocrates devraient d’ailleurs prendre les partis comme des instruments d’action et non comme des religions (Annales parlementaires – Sénat, 9 novembre 1978).

C’est au départ de cette philosophie qu’il créa, en 1968, le Rassemblement Wallon. Démarche pluraliste qui permettait à des gens venus d’horizons divers de s’unir pour promouvoir le fédéralisme.

Il faut relire cette admirable « Lettre ouverte aux membres du Rassemblement Wallon », que François Perin écrit à la veille du congrès des 20 et 21 mars 1971 et dans laquelle il se situe par rapport à la triple tradition qui a fait notre civilisation (le christianisme, le libéralisme, le socialisme) : Puisant à nos bonnes sources morales, celles des chrétiens et aussi celles de leurs vieux antagonistes du siècle passé, nous prenons conscience que notre combat est d’abord un combat contre nous-mêmes. Combat dont l’issue devrait déboucher sur le socialisme libéral ou le libéralisme social.

Ni l’Etat ni l’argent ne doit être objet d’idolâtrie. Il faut quitter cette vision binaire, étriquée, qui entraîne le déséquilibre perpétuel. Une gestion saine, respectueuse de l’intérêt général, devrait, comme l’écrit encore François Perin dans « Germes et bois morts dans la société politique contemporaine » (Rossel, 1981), reposer sur le postulat suivant : Le pouvoir doit prendre assez de hauteur pour être respecté, les libertés publiques assez de vigueur pour l’empêcher d’être tyrannique.

Et d’ajouter :

La seule politique acceptable est celle qui concilierait les deux idéologies tenues, à tort, jusqu’ici pour antagonistes. (…) Le capitalisme prédateur et le socialisme autoritaire, ces deux monstruosités du siècle, ont assez démontré la capacité de folie suicidaire des hommes, pour que l’on tente partout d’ouvrir des voies à un comportement plus équilibré, plus serein et plus sage. Furia ideologica delenda est.

Rassembler par-delà les divergences. C’est à cet exercice subtil, difficile, qu’entend aujourd’hui s’atteler Emmanuel Macron.

Beaucoup d’électeurs ont voté pour lui pour faire barrage au Front national. Mais l’on voit déjà la « France insoumise » de Jean-Luc Mélenchon prête à monter aux barricades pour empêcher la réalisation du programme présidentiel. Attitude inconséquente dans la mesure où la paralysie et le statu quo ne feraient qu’apporter de l’eau aux visées extrêmes. Ce n’est certes pas en mobilisant la rue que la France se réformera. Une telle stratégie ne peut qu’entraîner la ruine collective.

Les citoyens français sont donc placés devant un choix majeur en ce qui concerne le renouvellement de l’Assemblée nationale. Avec sa jeunesse, son esprit d’ouverture et sa détermination, Emmanuel Macron est susceptible de relever les défis immenses qui attendent le pays ; moraliser la vie politique, renforcer l’axe franco-allemand pour redonner un souffle nouveau à l’Europe, réduire la dette, relancer l’emploi en assurant la compétitivité des entreprises, garantir la sécurité de la population en luttant contre l’islamisme radical, améliorer le système éducatif et la formation, réussir la transformation écologique et numérique, maintenir la paix dans un monde de plus en plus incertain….

Puisse cette petite histoire, racontée par François Perin dans « Le Vif » du 10 mars 1989, aider l’électeur français à faire le bon choix :

A l’Ouest, le libéral, qui a dû accepter l’hérésie de l’économie distributive au nom de la solidarité sociale, se dit : « suis-je un traître ? ». Il doute (il n’y a plus que Guy Verhofstadt qui lise encore Friedman). Comment surmonter l’angoisse ?

Le socialiste, qui a dû se rendre à l’évidence de l’efficacité de l’initiative privée et du mécanisme de marché, sous réserve de l’organisation de la solidarité sociale, se dit-il encore : suis-je un « social-traître » ? L’angoisse le guette-t-il ?

Finalement, l’un et l’autre surmontent l’angoisse en éclatant de rire : « Nos doctrines ? Quelles absurdités pisse-vinaigre ! Nous avons perdu la foi, vive l’humour, quelle délivrance ! Et si on fêtait cela joyeusement ensemble ?


Une opinion de Jules Gheude, essayiste politique et auteur de « François Perin – Biographie », Editions Le Cri, 2015.