Opinions "Intellectuels, servez-vous de votre intelligence" disait le sociologue S. Kracauer. À trop délester la barque des entreprises, c’est bien celle des citoyens que l’on charge. 
Une opinion de Benoît Tonglet, économiste.

Y a-t-il aujourd’hui une offre politique indépendante ? Des groupes de pression, entreprises, syndicats, économistes, tentent d’influencer les partis politiques en matière de coalition, les citoyens, en matière de vote. Or, tendre à l’objectivité et au bien commun, sans pression, est l’unique voie à suivre.

Quelle crédibilité peut-on accorder à certains économistes qui fonctionnent dans le cadre général de la déduction, d’un agir toujours rationnel, d’un impératif d’équilibre et, surtout, de l’incontournable "toute autre chose restant égale par ailleurs" ? Je citerai deux exemples.

Toute la vie économique est soumise au "ciblage de l’inflation" des banques centrales, qui adaptent la réalité à la norme fixée (2 %), aux risques de la déflation, du chômage et de la stagnation de l’économie. Une politique monétaire "accommodante" n’a guère réussi à juguler ces risques. On soulignera les incohérences de leur politique microéconomique du laisser-faire et de leur politique macroéconomique très interventionniste, déstabilisant investissements et salaires, et entraînant la fin du rôle du multiplicateur keynésien et la stagnation séculaire, mise en évidence par Robert Gordon. Les résultats désastreux pour les citoyens impliqueraient de leur imposer un contrôle démocratique de leurs choix. On citera aussi la réforme des pensions. Si problématique il y a bien évidemment, les économistes et les politiques ont soigneusement occulté deux facteurs qui grèvent les budgets en la matière, la baisse continue des charges sociales et des impôts, pour mieux préserver les grandes entreprises et les conforter dans leur citoyenneté irresponsable. Ainsi, les économistes évitent "de se faire une idée de la structure du matériau en se confrontant étroitement à lui" alors que "les faits empiriques demandent à être révélés de l’intérieur et non à être déduits d’en haut", selon Kracauer.

Ce dernier relève "un incroyable manque de familiarité avec les problèmes traités". N’est-ce pas le cas des entreprises, des syndicats et des politiques en matière d’économie ?

Les entreprises préconisent "des mesures politiques réactionnaires" qui peuvent nuire au développement de l’économie. Tout est mesuré à l’aune de la maximalisation de leurs profits. Ainsi ils se refusent à admettre la place des salaires, importante, dans le circuit économique et dans leur propre développement.

Kracauer n’a pas hésité à s’en prendre au "marxisme vulgaire" des syndicats, qui examinent les faits, non selon "leur rapport à la vérité", mais selon "les conditions dans lesquels ils apparaissent". Certains responsables syndicaux, aujourd’hui, tentent - mal - de jouer les despotes éclairés, avec des propos, à la limite de la consigne impérative de vote, à des affiliés, et de coalition, aux partis politiques. Et s’ils dénoncent, de manière pertinente, l’absence de concertation et de négociation avec l’actuel gouvernement, on retiendra leur ratification de la Constitution européenne sans l’avoir soumise, démocratiquement, à leurs délégués syndicaux et à leurs affiliés.

Kracauer suggérerait de ne pas "charger la barque au point qu’à la fin on ne puisse plus rien en faire". Ce conseil est-il suivi par les partis politiques ? Le CDH, si peu humaniste, charge à son profit celle de l’enseignement, Écolo se montre trop utopique, avec le tout à l’écologie, le PS a contribué à mettre en place l’inégalitaire ruling, tandis que certains élus ont abusé des deniers publics. On retiendra surtout les extrêmes, si proches à certains égards, N-VA et MR (démocrature économique), d’une part, PTB (démocrature politique) d’autre part. On mettra en exergue, dans le programme du PTB, l’inadéquation des dépenses au regard de recettes crédibles et réalistes, susceptible d’entraîner "le sabotage du socialisme" et une baisse du niveau de vie des citoyens. En revanche, le Premier ministre MR d’un gouvernement sous la coupe de la N-VA s’est livré à une apologie, contestable, du marché et du libre-échange sur une chaîne de télévision, apologie qui soumet à ce laminoir les nouveaux emplois créés, sans guère d’effets tangibles sur l’économie. Et en délestant la barque des grandes entreprises, il a chargé celle des citoyens, au risque d’un déséquilibre généralisé. Quant au pacte d’investissement, il eut été plus efficace de le consacrer essentiellement à l’écologie, génératrice d’emplois.

Pour en revenir à Siegfried Kracauer, qui a partiellement guidé ma réflexion, il est selon Ernst Bloch, "l’un des premiers qui fasse comprendre, concrètement, ce que c’est que rechercher la vérité".