Quand la tradition est plus forte que la loi

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Opinions

Vendredi 25 février au siège du GAMS Belgique à Saint-Josse. Il est 13h, plus de 100 femmes demandeuses d’asiles sont réunies comme tous les derniers vendredis du mois à l’invitation de l’ASBL. Elles sont venues de toute la Belgique. Le but de la réunion, se retrouver entre femmes avec le même parcours, aborder avec des intervenants extérieurs des questions sur la santé, l’égalité hommes-femmes, les droits et devoirs des étrangers "Quels sont les sujets que vous aimeriez qu’on aborde ?" lance Pauline, une jeune sage-femme de Saint-Pierre, bénévole de l’association. Silence, puis après quelques instants une première voix s’élève : "la différence entre une femme excisée et non excisée".

"Sur quel plan ?" répond Pauline. "Euh , vous savez, quand on est excisée et qu’on se marie à 14 ans avec un homme de 50 ans, ce n’est pas la même chose que chez vous, vous comprenez ?". Et les langues se délient, une à une, toutes les femmes de ce petit groupe vont donner leur âge de mariage : 13 ans, 14 ans, 15 ans et l’âge de leur mari : 50 ans, 53 ans, 55 ans Elles ont toutes été excisées ou infibulées. Leur première nuit de noce, elles l’ont vécue comme "un viol", "une douleur immense" et "il y a les vieilles qui attendent à la porte qu’on apporte le drap avec le sang pour montrer qu’on est vierge". Elles sont venues ici pour fuir cette violence double (excision et mariage forcé) et pour protéger leurs petites filles de cette violence.

L’excision et les mariages forcés sont des violences encore subies par un nombre impressionnant de femmes dans le monde.

Elles constituent une violation des droits humains. Quelles que soient les justifications avancées (religion, tradition ), leur objectif final est le contrôle de la sexualité et de l’autonomie des femmes. Avec la migration, la question des mutilations sexuelles et des mariages forcés touchent tous les pays et nous concernent ici aussi en Belgique.

Selon les estimations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), plus de 130 millions de femmes, jeunes filles et fillettes sont victimes de mutilations génitales féminines (MGF) à travers le monde. Ce chiffre augmente de 3 millions chaque année. Elles seraient plus de 500 000 femmes et filles vivant en Europe à avoir subi des MGF, à un moment ou l’autre de leur vie.

Concernant les mariages forcés, l’International Centre for Research on Women (ICRW) estimait en 2003 que plus de 51 millions de filles ayant moins de 18 ans étaient mariées de force et que ce chiffre passerait à 100 millions dans les 10 années à venir. En Belgique, aucune statistique complète au sujet du phénomène de mariage forcé n’existe. Il s’agit d’un sujet délicat à aborder hors de la sphère privée et donc difficilement quantifiable. D’autant plus que si la contrainte physique peut être objectivée, la contrainte morale et les divers types de pression sont, eux, plus subtiles à déceler. Les mutilations génitales féminines recouvrent un ensemble de pratiques aboutissant à l’ablation partielle ou totale ou à l’altération des organes génitaux féminins externes pour des raisons non médicales. Elles sont généralement pratiquées sur les petites filles, mais aussi parfois sur des femmes sur le point de se marier, ou qui viennent d’accoucher. L’âge ainsi que le type d’excision varient en fonction de l’ethnie ainsi que des conditions socio-politiques du pays. Le plus souvent, les femmes subissent des violences multiples : MGF, mariage forcé et, en cas d’opposition, mise au ban de la société, accompagnée dans certains cas, de violences liées à l’honneur pouvant parfois conduire jusqu’à la mort. Les MGF concernent encore aujourd’hui pas moins de 28 pays africains, du Sénégal à la Somalie, en passant par la Guinée, le Mali, le Burkina Faso, le Tchad, le Soudan, l’Ethiopie, la Somalie mais aussi l’Egypte et le Yemen ou encore l’Indonésie.

La pratique des mariages forcés est plus large encore et concerne aussi bien certaines populations primo-arrivantes que celles déjà bien installées. Des jeunes femmes sont quotidiennement confrontées à la difficulté d’assumer leurs propres projets personnels dans un contexte familial réfractaire, tiraillées entre leurs aspirations individuelles et les sentiments de loyauté et respect envers leurs parents. Trop souvent les femmes font l’objet d’enjeux identitaires et culturels, d’un contrôle exercé sur leur corps et sur leurs choix de vie.

Tant les MGF que les mariages forcés génèrent des conséquences à long terme sur les plans physique et mental. Ils constituent des traitements inhumains et dégradants dénoncés par de nombreuses conventions internationales. Il n’est pas question d’invoquer le relativisme culturel là où des femmes souffrent et sont touchées au plus profond de leur âme et de leur corps tout au long de leur vie. La torture n’est pas la culture !

Que pouvons-nous faire en Belgique pour protéger ces femmes ? En Belgique, une étude récente du SPF Santé Publique (Dubourg et Richard 2010) a relevé qu’environ 6 260 femmes excisées et que plus de 1 975 fillettes à risque de l’être, vivaient en Belgique. Pour les petites filles encore intactes, l’excision se pratique généralement lors d’un retour dans le pays d’origine pendant les vacances ou peut-être même sur le territoire belge. Une loi spécifique incrimine la pratique des MGF depuis 2001 (art. 409 du Code Pénal) et des mariages forcés (article 391 sexies du Code pénal) depuis 2007. Cependant, jusqu’à présent, peu de situations ont été dénoncées aux autorités. Ce mutisme est vraisemblablement dû au fait qu’il s’agit de sujets tabous au sein de communautés où peuvent surgir des conflits de loyauté inhérents à ces pratiques. Par ailleurs, de nombreux professionnels se sentent souvent désarmés face à ces formes de violence où de nombreuses questions surgissent : respect d’une culture étrangère, intérêt de l’enfant, respect du secret professionnel et méconnaissance des lois réprimant les MGF et les mariages forcés (Leye et Sabbe, 2009).

La lutte contre ces formes de violences doit s’inscrire dans un cadre général cohérent et intégrant nécessairement une dimension préventive et de sensibilisation. La lutte recèle de multiples facettes et s’inscrit dans des domaines fort différents : psycho-médico-social, mais aussi juridique, éducatif et culturel. En Belgique, les formes de violences dites culturelles sont encore souvent trop méconnues des professionnels de premières lignes (enseignants, médecins, policiers ). Parfois, les personnes concernées ne connaissent pas leurs droits.

La Belgique est attentive en la matière et fait partie des 12 Etats membres de l’Union qui ont mis au point un plan d’action national (2010-2014) pour la lutte contre les violences entre partenaires et intrafamiliales (PAN) qui intègre, pour la première fois, les mariages forcés, les MGF et les violences liées à l’honneur. Gageons que ce plan sera mis à exécution de manière efficace par les ministères compétents, et que les moyens nécessaires pour réaliser ses objectifs seront débloqués afin que les femmes et fillettes soient protégées au mieux de ces violences.

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