Opinions

Un témoignage d'Arthur, étudiant de 21 ans (*).

Mon premier emploi, c’était dans la restauration rapide. Un boulot à temps partiel pour financer mes études et subvenir à mes besoins quotidiens.

Passons outre les conditions de travail, les conditions salariales ou les conséquences sur la vie quotidienne en termes de temps, d’horaires… Elles dissimulent la première plaie de cette usine contemporaine : le comportement de la clientèle.

Parce qu’on vous a appris à l’école qu’il ne fallait pas finir caissier en restauration rapide – ce qui signifierait avoir raté sa vie – et que la menace est souvent répétée par vos riches parents, vous affichez votre mesquinerie et votre mépris avec grandiloquence en étant assurés – et satisfaits – que nous sommes obligés de vous sourire et de vous servir avec amabilité, et rapidité. Le client est roi ?

Est-ce parce que nous pianotons à longueur de journée sur nos écrans et que vous pouvez commander à une borne que vous vous donnez le droit de me traiter comme un robot, une boîte de conserve ?

Le défilé des imbéciles

Oui, j’étais mécanisé et automatisé derrière ce comptoir où je prenais vos commandes tout en m’assurant de la bonne régulation des minuteurs de cuisson et du fonctionnement des machines à glace, café et boissons. Cela ne m’ôtait en rien mon statut d’humain et ne vous donnait aucunement le droit de me le soutirer.

Je finissais mes journées de cours entre 17h et 19h, puis me rendais immédiatement au restaurant pour enfiler ma tenue, avaler un morceau et me relancer dans le rythme du travail, pour un shift de 4h45 à 9h55 selon le planning, terminant tous les soirs à la clôture vers 1h30 ou 2h30. Des horaires où l’on voit de tout, et surtout du pire. Heureusement qu’un vigile montait la garde.

Entre l’excité qui me hurle dans les oreilles après que je lui ai demandé d’attendre son tour pour effectuer sa commande, le martyr qui s’amuse à renverser sa boisson devant moi sur le bar pendant que je nettoie la salle – pourquoi l’avoir achetée me direz-vous… -, les femmes qui bloquent les toilettes avec leurs serviettes balancées dans la cuvette et non dans la poubelle prévue à cet effet, provoquant l’inondation du lieu, les hommes qui bouchent les urinoirs avec du papier mâché, les parents qui permettent à leurs enfants de dégueulasser tout l’environnement – après tout, nous sommes là pour nettoyer, et non pas pour garantir l’hygiène du lieu de restauration –, les faux caïds qui s’arrogent le pouvoir de nous menacer de violence, les crétins qui s’amusent à me filmer en train de passer la balayette pour le publier sur les réseaux sociaux – et mon droit à l’image, tu veux que je t’attaque en justice ? -, ceux qui cherchent à te ridiculiser par tous les moyens, à se fighter et même à voler, donnent du fil à retordre à la concentration et à l’attention nécessaire pour remplir les cases de son poste, avant de rencontrer le lâche qui t’agresse sur ton trajet du retour pour te racketter.

Apprendre à respecter les travailleurs

Dans notre univers monétaire, entre l’envie de manger et l’impératif de la rapidité, on en oublie le simple fait de patienter ou de discuter pendant le temps de cuisson. Merci aux films, aux publicités et aux rêves d’immédiateté.

C’est sans doute à mettre sur le compte d’un manque d’éducation, nous pourrions d’ailleurs apprendre à l’école à respecter cette classe de travailleurs plutôt qu’à s’en servir de bâton. Il fut un temps où je recevais le quolibet d’intello à lunettes. J’ai obtenu mon baccalauréat générale mention bien et me suis lancé dans le monde professionnel au moment même de ma majorité.

L’argent ne fait pas tout, la conscience de classe que j’ai acquise dans ce métier m’a consolidé dans la perspective de se soutenir dans la diversité et de se serrer les coudes avec fraternité pour avancer. Je ne regrette rien, c’est désormais une ligne sur mes impôts comme sur mon CV, que je ne manquerai pas de rappeler aux moments opportuns.

(*) : Ce témoignage a initialement été publié par La Zone d’expression prioritaire (ZEP), un dispositif média d’accompagnement à l’expression des jeunes de 15 à 25 ans par des journalistes professionnels.
Via des ateliers d’écriture dans des lycées, universités, associations étudiantes ou encore, dans des structures d’insertion, ces jeunes témoignent de leur quotidien et de l’actualité qui les concernent. Titre original : "
Harcèlement : les réseaux sociaux ont pourri mon été".