Opinions Une opinion de Julien Claeys Bouuaert, professeur de latin auprès de l'Académie Vivarium Novum à Frascati (Rome). Revient de Wenli en Chine.

Pendant que nous abandonnons le latin et le grec, l’Université des langues étrangères de Pékin se prépare à lancer, l’an prochain, une première faculté de lettres classiques occidentales.


Qui lira ces quelques lignes sera certainement surpris d’apprendre qu’à l’heure où le latin et le grec disparaissent de nos écoles, on assiste en Chine à un regain d’intérêt envers les langues qui ont fait la civilisation occidentale : certains, j’en suis sûr, auraient été curieux d’assister à la rencontre, en ce début d’année, entre Luigi Miraglia, fondateur de l’Académie Vivarium novum, près de Rome, et le professeur Wang Caigui, fondateur de l’Académie Wenli, en Chine orientale.

Les langues classiques en immersion

A première vue, ils ne semblent avoir rien en commun : le premier est surtout connu en tant que promoteur d’une méthode d’enseignement des langues classiques, héritée de la Renaissance, qui en prévoit l’usage actif. Dans l’Académie qu’il dirige, les étudiants ne parlent que les langues de Cicéron et de Platon. Cette immersion, jointe à une étude méthodique de la grammaire et du vocabulaire, permet en peu de temps de lire couramment les textes fondamentaux des littératures latine et grecque, sans le besoin de consulter dictionnaires et grammaires. Ils peuvent ainsi nouer un riche dialogue avec les grandes voix du passé : celles de Platon, Sénèque ou saint Augustin, mais aussi celles de Pétrarque, Erasme et Descartes. Cette Académie qui accueille gratuitement, par un système de bourses d’étude, une cinquantaine de jeunes chaque année, premier pas dans la constitution d’un grand Campus d’humanités classiques, veut rétablir le contact avec ces auteurs, qui ont encore beaucoup à nous dire.

Quant au professeur Wang Caigui, l’un des fondateurs du mouvement néoconfucianiste contemporain, ses études l’ont mené à redécouvrir les méthodes pédagogiques du confucianisme. Dans l’école qu’il a fondée, les enfants sont exhortés dès le plus jeune âge à entraîner leur mémoire : ils étudient les langues et littératures classiques d’Orient et d’Occident en apprenant de nombreux fragments par cœur. Ils acquièrent ainsi en grandissant un patrimoine sur lequel exercer à tout moment leur jugement critique et dans lequel puiser les enseignements de ceux qui ont le plus influencé la civilisation humaine. A la fin de ce parcours, forts de leur mémoire et de leur discipline, ils étudient la littérature, la philosophie et l’histoire avec un enthousiasme et une joie contagieux.

A ce sujet, il serait intéressant de pointer la correction et l’élégance du chinois qu’ils parlent et écrivent dès l’enfance : serait-ce là une piste de sortie à la crise que le français traverse en ce moment ?

Formation humaine et morale

Ce qui réunit ces deux hommes, c’est leur volonté de remettre au centre de l’enseignement la formation humaine et morale. Ils prônent une école qui donne aux jeunes la conscience de ce qu’ils sont et de leurs devoirs envers les autres, compensant ainsi l’utilitarisme qui sclérose notre instruction; ils prônent une école qui forme l’esprit critique lié à l’altruisme. Mais ce qui unit de manière surprenante les confucéens aux humanistes occidentaux, c’est une parole désuète, datée, que personne n’ose plus prononcer : la vertu, qui pourtant est le fruit du progrès philosophique millénaire de chacune de ces deux civilisations.

Leur enseignement prend appui sur la littérature et les sciences − rappelons que les fondateurs des sciences modernes, Newton, von Linné ou Gauss, imprégnés de culture classique, écrivaient en latin − et vise à rendre l’homme vertueux car, comme l’écrit Cicéron, la vertu se suffit à elle-même pour mener une vie heureuse.

A l’heure où tous se concertent pour savoir s’il faut conserver ou non l’enseignement des langues anciennes, il est étonnant qu’aussi peu se lèvent pour parler de la formation morale et culturelle des jeunes générations. Faut-il rappeler que le mot culture vient de l’expression latine cultura animi, culture de l’esprit, comparé à un jardin duquel il faut extirper les mauvaises herbes pour y semer et faire pousser à grand-peine de bonnes plantes ?

Le signe d’une civilisation vide

Si le latin est aujourd’hui considéré comme inutile − au mieux lui est concédée la faculté de former l’esprit au raisonnement, ce que d’autres matières font tout aussi bien − n’est-ce pas un signe que notre civilisation a été en grande partie vidée de sa substantifique moelle et qu’il ne reste qu’une coque à moitié vide ? Ne nous serait-il pas utile de relire le "De pace fidei" de Nicolas de Cues et l’"Heptaplomeres" de Jean Bodin qui préconisent un dialogue entre les religions, de voir où porte le fanatisme en assistant à la mort de Giordano Bruno, d’écouter Erasme et Horace blâmer ensemble les guerres et les écoulements de sang, ou les discours de Platon sur la justice, harmonie de notre être et de notre société, ou encore de prêter l’oreille au dialogue intérieur de Pétrarque, qui nous incite à résoudre nos malaises par une analyse de notre conscience ?

L’an prochain, à l’Université des langues étrangères de Pékin, une première faculté de lettres classiques occidentales verra le jour, en partie grâce à l’apport de l’Académie Vivarium novum. Se peut-il qu’entre-temps l’Europe ferme les siennes ? Les Chinois se pressent à apprendre le latin pour comprendre l’histoire de leur pays : c’est en effet dans cette langue que les missionnaires européens qui y ont vécu du XVIe au XVIIIe siècle ont écrit leurs observations, des dizaines de milliers de pages qui attendent encore qu’on les étudie, les traduise et les analyse avec attention.

Avec passion

Si vous aviez pu assister aux cours de latin et de grec qui ont eu lieu à l’Académie Wenli, lors de la visite de Luigi Miraglia, vous y auriez vu cent cinquante Chinois de tous les âges lire avec passion les vers de Virgile et d’Homère. Mais ce qui plus encore vous aurait frappé, c’est de constater que le message de Platon, Sénèque et Pic de la Mirandole trouve une analogie dans celui des confucéens : l’homme a en lui deux forces qui s’entrechoquent et doit apprendre à être digne de son nom en faisant prévaloir la meilleure sur celle de l’égoïsme.

Pendant qu’eux les apprennent, nous abandonnons ces langues et semblons avoir honte du message qu’elles portent. Demandons-nous alors non seulement s’il faut conserver le latin et le grec, mais aussi comment et pourquoi les enseigner : car si nos élèves, après de longues années d’étude, ne peuvent que difficilement déchiffrer quelques textes comme s’il s’agissait de casse-tête, le jeu n’en vaut peut-être pas la chandelle. L’expérience ici reportée montre en revanche que ces langues, approchées de manière différente, peuvent rester une source indispensable pour former nos jeunes et faire vivre notre société.

Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Ex oriente lux : la Chine sera-t-elle le théâtre de la prochaine Renaissance ?"