Opinions Il y a des arguments en faveur de notre système de financement des partis. Mais que reçoit la société en échange ? Les projets innovants viennent plutôt d’initiatives citoyennes. Et l’indépendance des partis peut être questionnée… Une opinion de Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la VUB et à l'Université Saint-Louis (Bruxelles).

Récemment, un débat a éclaté dans les médias flamands à propos de notre système de financement des partis par le biais de subventions publiques. Ce qui a déclenché la controverse, c’est la grande offensive de communication lancée par la N-VA pour mettre sur le marché son symbole du "helfie", une campagne pour laquelle elle a dépensé pas moins de 1,3 million d’euros.

Vu que le parti reçoit chaque année environ dix fois cette somme, il peut se le permettre. Mais d’aucuns ont fait remarquer que tant d’argent public pour une campagne de marketing, c’est peut-être un signe que les dotations des partis sont trop généreuses. Cette polémique a été enterrée avant d’avoir commencé parce qu’aucun parti ne souhaite réellement couper dans ses propres finances. Et certainement pas les concurrents de la N-VA, qui ont presque tous dû se serrer la ceinture, puisqu’avec leurs voix ils ont aussi perdu de l’argent.

Néanmoins, il y a aussi des arguments de fond en faveur du maintien de notre système actuel de financement des partis. Les partis politiques peuvent jouer un rôle important dans la société et, en théorie au moins, le financement public leur permet de remplir celui-ci en toute indépendance vis-à-vis d’autres intérêts.

La question est donc surtout de savoir si l’électeur en a pour son argent avec ce système.

S’exprimant dans le "Standaard", l’économiste Gert Peersman a estimé que les partis feraient bien mieux de donner plus de moyens à leur service d’études plutôt que de les dépenser en communication. C’est bien vrai, mais encore faut-il voir ce que l’on fait avec ce service d’études. Parmi les fonctions qu’on peut attendre d’un parti, il y a : identifier des besoins et des problèmes au sein de la société, rechercher des solutions innovantes (par exemple en s’inspirant d’exemples à l’étranger), les traduire en propositions et en projets concrets bien étudiés, travailler à l’élaboration d’un consensus et enfin mobiliser des forces vives au sein de la société. Tout cela en s’appuyant sur sa propre idéologie mais en faisant preuve de suffisamment d’ouverture pour arriver à coller à la réalité.

S’il existe des organisations qui remplissent ce rôle dans notre société, ce ne sont généralement pas les partis politiques. Les acteurs classiques de la société civile que sont le patronat et les syndicats ne semblent pas non plus être des hauts lieux de la réflexion innovante sur la société. En fait, les structures qui répondent au profil sont de plus en plus souvent des initiatives citoyennes.

C’est certainement ce qu’on constate avec les questions de mobilité et d’aménagement du territoire en Flandre ces dernières années. Ainsi, le processus décrit ci-dessus a été intégralement suivi - en plus sur un laps de temps relativement court - par Ringland à Anvers. Cette organisation de professionnels et citoyens a développé un plan techniquement détaillé de recouvrement du périphérique, dans la ligne de ce qui se fait aujourd’hui dans d’autres pays européens. En un mois de temps, il avait déjà recueilli plus de soutien que le projet de fermeture du Ring - l’Oosterweel - que le gouvernement flamand tente de vendre avec des grands moyens depuis dix ans. Après avoir eu recours à du crowdsourcing, le projet a ensuite été évalué par des bureaux d’études, qui ont constaté qu’il était plus performant qu’Oosterweel, non seulement en termes de bien-être des habitants et de développement urbain mais aussi en termes de mobilité. L’enthousiasme dégagé par ce projet à Anvers est fascinant à observer. Des citoyens qui financent tout ça avec leurs propres moyens, voilà une belle histoire ! Mais n’auraient-ils pas dû simplement obtenir le même résultat comme retour de la part de leurs impôts qu’ils investissent dans les partis ? Sans compter toutes les administrations et les institutions publiques qui sont bien souvent phagocytées par ces mêmes partis ?

Quand le gouvernement flamand commande des études, le but ne semble pas autant de développer ou tester des solutions innovantes et baser ses décisions sur les résultats, que de légitimer et imposer des décisions déjà prises. C’est en tout cas ce qu’on a pu penser cette semaine en voyant l’étude de mobilité qui a servi de base au gouvernement flamand pour donner le feu vert au projet de centre commercial Uplace (près de Vilvorde) se faire complètement torpiller par trois experts universitaires en mobilité.

Le projet Oosterweel, lui, a déjà coûté au minimum des centaines de millions, qui ont essentiellement servi à essayer coûte que coûte d’exécuter un plan maintenant vieux de vingt ans. Comme la pression de citoyens anversois ne s’est jamais relâchée, le plan a bien été modifié petit à petit, le viaduc devenant un tunnel, mais l’essentiel est demeuré inchangé. Le tracé est resté le même et part toujours d’une vision de la mobilité et de l’urbanisme qui date d’il y a une vingtaine d’années et qui n’avait même rien d’incontestable à l’époque. Parce qu’en réalité, le tracé Oosterweel n’est jamais que l’avatar d’une mauvaise décision qui a été prise encore des décennies auparavant : celle d’un Ring passant à travers la ville d’Anvers plutôt qu’autour de celle-ci, faute d’avoir achevé le R2.

La décision concernant Uplace est, elle, bien plus récente. Mais elle n’en évoque pas moins la logique d’exode citadin et de suburbanisation propre aux années 60 et 70, logique qui se traduisait notamment par la création de centres commerciaux en périphérie au détriment des petits commerces du centre des villes.

Une autre vision s’est pourtant imposée au cours des dix dernières années : beaucoup de villes flamandes ont investi dans le développement d’espaces publics agréables et de qualité. Les villes sont redevenues des pôles d’attraction. Une vision urbanistique nouvelle dans laquelle des projets comme Oosterweel et Uplace ne semblent pas réellement s’inscrire. Bien au contraire.

Pourquoi alors les partis politiques continuent-ils à s’y accrocher aussi compulsivement ? Parce que l’on ne parle pas ici seulement du gouvernement actuel, qui ne fait jamais que poursuivre la politique "walk and don’t look back" de ses prédécesseurs (d’ailleurs les partis actuels étaient tous au gouvernement flamand pendant dix des quinze dernières années). Selon l’économiste Paul De Grauwe, Uplace n’est qu’un exemple de "crony capitalism" : des hommes politiques et des promoteurs qui ont des liens un peu trop étroits les uns avec les autres. Et la saga Oosterweel n’a pas manqué non plus de susciter des spéculations sur les relations entre hommes politiques et entreprises de construction.

Que cet aspect-là des choses soit essentiel dans cette affaire n’est pas établi. Mais s’il devait s’avérer fondé, cela ferait d’emblée tomber l’argument principal qui a, en son temps, amené l’instauration des dotations aux partis après de grandes affaires de corruption, à savoir que ce système garantirait leur indépendance vis-à-vis de toutes sortes d’intérêts privés.

Dave Sinardet tient une chronique bimensuelle dans "La Libre" ainsi que dans "De Tijd".