Opinions
Une opinion de François Mathijsen, enseignant, docteur en psychologie, théologien et philosophe, auteur de "Les expériences paranormales" (Editions Fidélité, 2014).

Un nouveau défi circule sur les médias sociaux. Il consiste à convoquer un esprit démoniaque en faisant tourner les crayons. Pour des raisons de fragilisation psychologique ou pour des motifs spirituels, s’abstenir de telles pratiques part d’un simple bon sens.

Hier, en rentrant dans une de mes classes, plusieurs élèves semblent un peu excités et me montrent une vidéo qu’ils venaient de recevoir sur leur téléphone portable.

Des jeunes avaient placé deux crayons l’un sur l’autre pour former une croix posée sur une feuille de papier, et écrit les mots "oui" et "non" dans chacun des quatre carrés dessinés par les crayons. Il s’agit en fait d’une forme simplifiée du tableau "ouija" utilisé lors de séances de spiritisme. Puis on les entend invoquer le nom de "Charlie".

Jeu à la mode

Etonné d’une telle pratique en classe, je leur demande d’où cela vient et ils m’expliquent que "Charlie Charlie" c’est le nouveau "jeu à la mode" envoyé par les différents médias sociaux. Un "défi" qui consiste à appeler un "esprit démoniaque d’origine mexicaine". Renseignements pris, je suis surpris des proportions que prend ce phénomène et de la naïveté avec laquelle nos jeunes s’engouffrent dans ce type de "jeu".

Vu l’ampleur de l’engouement, il importe de tenter d’analyser l’impact de telles pratiques. Plusieurs analyses sont possibles et je commencerai par une approche psychologique avant d’avancer une seconde réflexion plus philosophique et spirituelle.

Remarquons d’emblée qu’il est probable que dans la majorité des cas rien ne se produise et que nos jeunes se sont amusés à faire monter un peu d’adrénaline autour d’une expérience grisante. Ils en resteront là et le jeu sera rapidement remplacé par quelque chose de plus excitant. Certains cependant vivront peut-être quelque chose de plus surprenant.

On voit les jeunes crier et fuir

Nous avons vu, dans certaines vidéos qui circulent sur la toile, que quelque chose d’inattendu peut se produire lors de telles séances et que cela effraie (c’est d’ailleurs ce que ces jeunes cherchent). S’ils ont peur c’est parce que, face à l’inattendu, le cerveau réagit de différentes manières et c’est ici que le jeu n’est peut-être plus aussi inoffensif qu’il en a l’air. Un brin d’explication.

Nous avons appris depuis que nous sommes tout petits que les objets non vivants ne bougent pas. Nous l’avons appris et nous avons expérimenté par nous-mêmes tout au long de notre vie. Dans le cas qui nous intéresse, il est donc normal qu’un crayon posé sur un autre ne bouge pas.

Maintenant, que se passe-t-il quand notre cerveau perçoit quelque chose qui va à l’encontre de ces lois physiques élémentaires ? Cela remet en question ses bases fondamentales et c’est un choc qui s’accompagne d’une vive émotion (sur les vidéos on voit les jeunes crier et fuir).

Dans un premier temps (parfois de quelques secondes), le cerveau essaie de reprendre le contrôle de ce qu’il vient de percevoir avec les outils qu’il possède. Il va donc ébaucher une explication rationnelle ou tout au moins raisonnable. C’est ainsi que différentes explications circulent autour de "Charlie" : les crayons glisseraient à cause de la gravité, ce sont les élèves eux-mêmes qui par leur souffle font bouger les crayons, c’est de la mise en scène, etc. Bien sûr, tout cela est possible (et même certain dans certaines vidéos), mais le succès quasi mondial de ce jeu montre que l’explication est ailleurs.

Devant l’incompréhensible, trois réactions

Dans un deuxième temps, si le cerveau n’arrive pas à trouver d’explication qui fasse entrer ce qu’il a perçu dans ses catégories existantes, il aura trois réactions possibles. Soit le déni de ce qu’il vient de vivre ("Ne m’en parlez plus, il ne s’est rien passé"), soit l’acceptation du phénomène en élargissant ses connaissances du réel ("Bon, ok, apparemment il y a des choses bizarres qui peuvent arriver"). Soit, une complète incapacité à intégrer ce qui vient de se passer et il y a alors un risque, minime mais bien réel, d’une décompensation psychotique (la personne "déraille").

Quoi qu’il en soit, il est établi que vivre des expériences étranges que le cerveau n’arrive pas à "digérer" laisse des traces traumatisantes et anxieuses durables. Plus l’expérience sera vécue comme incompréhensible, plus l’émotion anxieuse sera forte et profonde. D’un point de vue strictement psychologique, il n’est donc pas anodin de jouer avec ce type d’expérience.

Pour en venir à un point de vue spirituel et religieux concernant ce "jeu", il est intéressant de remarquer que les grandes traditions monothéistes mettent en garde ou interdisent de telles pratiques. Or, de façon classique, les interdits religieux sont des protections face à ce que l’humain ne perçoit ou ne comprend pas, mais que des siècles de sagesse et de prières ont perçu.

Si quelque chose se manifeste

Les velléités de contact avec des esprits représenteraient donc un danger potentiel. Nous pouvons nous demander ce qui se passe dans une séance de spiritisme quand quelque chose d’"anormal" se produit et que cela peut être attesté par l’ensemble des personnes présentes (qui par ailleurs ont une vie équilibrée et un discours normal). Il semblerait que quelque chose se manifeste. Tout le problème réside dans ce "quelque chose".

A quoi a-t-on affaire ? En fait, c’est la question centrale. Le scientifique ne peut pas répondre grand-chose au stade de nos connaissances actuelles, hormis ce qui a déjà été évoqué plus haut. Certains parapsychologues qui s’intéressent davantage aux capacités psychiques inexpliquées auront davantage d’explications à apporter. Cependant, nous ne pouvons pas écarter une troisième option (même si cela n’a pas la cote dans la pensée ambiante) qui est d’envisager qu’il pourrait y avoir, par-delà les réalités matérielles que nous pouvons percevoir habituellement avec nos cinq sens, ce qu’Aristote appelait des réalités métaphysiques, immatérielles.

Dans ce dernier cas, nous ne savons pas précisément de quoi il s’agit ni avec quoi nos jeunes sont en train de jouer, et la plus élémentaire mise en garde s’impose. D’un point de vue spirituel donc, et a fortiori pour un croyant, "jouer" avec des réalités immatérielles occultes va à l’encontre de la foi et est dommageable pour la vie spirituelle.

Ainsi, quelles que soient nos convictions, que ce soit pour des raisons de "fragilisation" psychologique ou pour des motifs spirituels, s’abstenir de telles pratiques part d’un simple bon sens.


Titre, introduction et intertitres sont de la rédaction.