Opinions

Philosophe

Le petit catéchisme de Malines, c'était quelque 70 questions et réponses à mémoriser en sixième primaire, en vue de la communion solennelle, au début des années cinquante. Bien sûr, la messe se disait en latin. Ite missa est. L'école était catholique, les scouts et les guides étaient catholiques, mais aussi l'hôpital, mais aussi la mutuelle, mais aussi le parti, le patronat, le syndicat, la jeunesse ouvrière, la famille royale, sans oublier la myriade d'associations caritatives.

Le pays baignait dans une chrétienne attitude, sous la houlette de l'Eglise "une, sainte, catholique et apostolique" au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La doctrine imprégnait les esprits dès le berceau. La foi se transmettait dans le giron familial. L'école et les mouvements de jeunesse prenaient le relais. Il paraissait tout naturel d'être catholique. On n'imaginait pas vraiment le contraire. Le paysage était peuplé de prêtres en soutane noire, souvent des hommes jeunes. Ils étaient curés, vicaires, enseignants.

Le vent parfois dans les rues, autour des cliniques, s'engouffrait dans les blanches cornettes des religieuses. Il se mit à souffler plus fort au début des années soixante pour semer sur son chemin le concile Vatican II dont la mission principale serait de moderniser l'Eglise, de la mettre au goût du jour. Cela se disait joliment aggiornamento en italien. On se serait cru à la Renaissance, du côté de Florence. Très vite nos prêtres troquèrent la soutane pour le clergyman et bientôt le simple costume-cravate, comme Monsieur Tout-le-Monde à l'époque. Avec les années, ils se feraient plus rares et plus vieux. Quant aux blanches cornettes, elles disparurent à l'horizon.

Mais une tempête, capricieuse et contraire à toute autorité, qui avait pour nom l'esprit de mai 68, emporterait bientôt sur son passage tout ce qui chancelait.

Qu'en est-il quatre décennies plus tard ? Le but n'est pas ici de dresser un état des lieux, opération qu'il faut laisser aux spécialistes des questions religieuses et aux sociologues. Catholicisme, la fin d'un monde ?

Mais ce qui frappe assurément tout observateur, c'est une Eglise en constante perte de vitesse et de crédit. Elle n'anime plus le paysage quotidien. La crise des vocations n'est pas rien. Surtout les enfants ne sont plus nourris de chrétienté au coeur des familles. La culture catholique se perd. La théologie est devenue étrangère à la plupart. Qui peut encore de nos jours interpréter le tableau "L'Apocalypse" de Jan Van Eyck ? Ou, plus simplement, les histoires que racontent les vitraux dans les églises ? Qui sait aujourd'hui ce qu'est précisément la transsubstantiation ?

La messe en latin ne sauvera rien. Bien sûr, le problème n'est pas là. Le christianisme, c'est en premier lieu l'amour du prochain. Mais cet amour semble battu en brèche par l'hyperlibéralisme et le chacun pour soi. Est-ce bien vrai ? Peut-être.

La jeune génération ne semble pas hostile à la religion, mais indifférente. Elle l'ignore. Aucun contact entre elles. Il n'y a plus d'inquiétude spirituelle. En apparence, du moins. Sommes-nous devenus plus égoïstes pour autant ? Rien n'est moins sûr.

Ce qui se perd maintenant, c'est la foi proprement dite, dans le sens où nombreux sont ceux qui se détournent de la religion parce que cela ne leur dit plus rien. Et s'ils cherchent encore, ce sera ailleurs. La théologie catholique est une construction extraordinaire, capable de répondre à toutes les questions existentielles. Mais de façon dogmatique. On ne peut introduire le moindre grain de scepticisme ou d'ironie dans cette machine sans qu'elle se grippe de la tête aux pieds.

Ce dogmatisme n'apparaît plus compatible avec nos connaissances d'aujourd'hui, avec leurs avancées importantes, notamment dans le domaine de l'histoire.

Voici un exemple. Le pape a publié récemment un ouvrage consacré à Jésus de Nazareth. "Pour Benoît XVI, il ne saurait être question de faire du christianisme une philosophie, une sagesse, une gnose, un produit de l'esprit sans fondement historique réel", écrit notamment le "Nouvel Observateur". "Mais pour les historiens, le pape lit la figure de Jésus comme les Pères de l'Eglise l'ont fait depuis le deuxième siècle. Cette option d'interprétation canonique ne peut prétendre à l'objectivité historique. Le contentieux reste ouvert entre les théologiens de l'église catholique et les chercheurs du Jésus de l'histoire. L'enjeu ? La foi en la divinité de Jésus."

Dès lors que l'on accorde quelque crédit aux historiens et que l'on n'est plus convaincu en son âme et conscience de la divinité du Christ, il faut, pour rester honnête, renoncer à la religion. Cela s'appelle "perdre la foi". Bien sûr, un seul argument ne peut nous faire vaciller, mais un faisceau de présomptions oui.

Lorsque donc la foi de notre enfance s'estompe dans la société où l'on ne bénéficie plus, en tant qu'individu, d'un puissant assentiment quasi général, que cette foi s'efface aussi en nous et finit par s'éteindre au terme d'un long parcours de doutes, d'interrogations et de recherches, que reste-t-il ? On ne sait trop. Une interrogation, à tout le moins. Une solitude, aussi. Mais assurément de la place pour une autre démarche, moins triomphante, peut-être plus rigoureuse : la philosophie par exemple - bien sûr chacun prêche pour sa chapelle - quand elle ne se fait pas l'humble servante de quelque autre théologie, fût-elle athée, quand elle s'affranchit des vérités toutes faites, bref quand qu'elle s'arrache et rejoint ses origines grecques, là où chaque homme décide pour lui-même de son destin singulier : connais-toi toi-même et prends soin de ton âme.

Le philosophe, qui se refuse à être un homme collectif, emprunte discrètement les chemins de campagne et de forêt plutôt que les autoroutes de la communication... Il se méfie des feux de la rampe et des allées du pouvoir. Il s'accommode du scepticisme et de l'humour. Pour autant, l'espérance ne lui est pas étrangère, ni le sentiment mystique. N'est-ce pas Platon qui a soutenu l'immortalité de l'âme ?

La philosophie questionne l'univers, la vie et la pensée. Elle interroge : qu'est-ce que l'homme, notre existence a-t-elle un sens ? Que peut-on savoir, que peut-on espérer et que faut-il faire ? On ne peut la réduire à une épistémologie ou à de simples questions de logique. C'est une petite métaphysique de nuit pour qui a l'oreille fine.

Bien sûr, la philosophie, c'est comme la poésie : on y est sensible ou pas. Il faut avoir l'âme philosophe. Cela s'appelle une vocation.

Voir les pages Débats - Spiritualités des mardis 28 aôut et 4 septembre. Web : www.lalibre.be