Opinions
Une chronique de Florence Richter, écrivain. 


Que se passe-t-il quand on use et abuse des termes de tous les jours? On évolue en pleine dictature…


Ils tourbillonnent, s’agitent, envahissent tout. A partir de demain, la Foire du livre de Bruxelles les lâchera "sur la route" (thème de la Foire 2018, et titre du célèbre roman de l’Américain Jack Kerouac). Les mots sont-ils devenus fous ? On parle et discourt à l’infini, on manifeste, on dénonce, on crie, on hurle. A quand le silence ? Je veux dire : un silence paisible, pas celui qui tue mais celui qui renforce. Les mots sont des êtres vivants; leur usage n’est pas anodin. Parfois il faut dire, mais il faut aussi pouvoir se taire.

La verbalisation semble le propre de l’Homme ? Faux. Les animaux communiquent autant que nous et de manière aussi subtile, chacun à sa façon, par les sons mais aussi par les odeurs, les couleurs, etc. Oui, l’humain se caractérise par le langage articulé… Parfois, je me demande si c’est un bien !

Vraiment, les humains sont devenus trop bavards et plus assez contemplatifs. Pourquoi ne pas demeurer, avec simplicité, ici ou là, regarder le ciel, un vol d’oiseaux, les arbres, un chat qui passe, un insecte immobile. Ecouter le vent ou la pluie. Sentir le bois d’un meuble au salon, toucher la peau d’une pomme. On peut en parler, certes. On peut aussi le taire et intérioriser la chose.

Les Editions Thierry Marchaise ont publié, voici quelques semaines, un excellent "Dictionnaire des mots en trop" (2017), dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet. Face à des mots précis, on ressent parfois de l’énervement, en tout cas de la gêne : pour certains, les mots "âme" et "absolu" sont incongrus, pour d’autres, "gérer" et "coach" paraissent ridicules, tandis que les "ressentis" débordent de partout, et que "communauté" de mot superbe devient exaspérant à force d’un usage excessif, tout doit faire communauté aujourd’hui. Le verbe "posséder" évoque le débordement, l’excès, à moins qu’il ne s’agisse de possession des corps. "Catastrophe !" impose son omniprésence depuis pas mal de temps; à présent, tout ou presque est catastrophique sur la planète… "Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde", disait pourtant Camus. Le pire semble le vocable "revisiter" : ce qui nous précède sent-il le vieux machin pourri ?

Chez Liber, vient de paraître début février, le formidable "Ces mots qui pensent à notre place" de Patrick Moreau. Les milieux politique, économique, culturel ou de simples individus utilisent depuis toujours les mots comme source de pouvoir. On en a besoin pour s’exprimer et réfléchir. Mais que se passe-t-il quand on use et abuse des termes de tous les jours, qu’ils s’impriment en nous, qu’on les répète par mimétisme, bref que les mots pensent à notre place ? Ils portent et transmettent une vision du monde, tels "flexibilité", "solidarité", "transparence" ou "genre", bien marqués politiquement et socialement. Ces mots-vedettes deviennent une "novlangue", affirme P. Moreau, comme dans le roman "1984" de George Orwell où on évolue en pleine dictature. Le dictionnaire de Moreau débute avec le terrible "accommodements raisonnables", certes belle création démocratique mais porteur aussi de toutes les lâchetés possibles. On rencontre le "bonhomme-sourire", ce smiley dont j’ai horreur, visage crispé et totalement anonyme pour exprimer justement ce qui nous singularise, à savoir les émotions. On continue avec "créativité" : tous les humains sont créatifs, me dis-je, mais peu sont créateurs. On se noie dans le concept d’"ethnie" ou de "minorité visible" (kesako ?). Et dois-je fermer mes oreilles avec l’adjectif "ouvert" : "Il est bon d’avoir l’esprit ouvert, cite l’auteur, mais pas au point que le cerveau tombe par terre…"

On finit par perdre ses mots, rattrapons-les en fanfare avec d’autres sons, joyeux quant à eux, et le charmant "Dictionnaire des onomatopées" (PUF, 2003), où Pierre Enckell et Pierre Rézeau s’en donnent à cœur joie, on dirait qu’ils s’animalisent avec bonheur : aïïïeuhh, bêêêrk, crac, ding dong, hi hi, ronrrron, patatras, pinpon, plouf, pschitt, schlak, tic-tac, vlan, vrrraoum…, il semble manquer un groumpf, mais slurp y figure en bonne place ! Ici on se régale et rien à faire, on redevient bavard…