Opinions
Une chronique de Charles Delhez.


"Je ne comprends pas qu’on n’ait pas plus peur de l’intelligence artificielle", a averti Bill Gates. Comment allons-nous gérer notre désir de transgresser toutes limites?

Les "intelligences artificielles" (IA) défraient la chronique. Des gens intelligents créent donc des intelligences autres que la leur, avec un support non plus biologique, mais artificiel, inorganique. Nous sommes des démiurges, nous devenons des "self-made-dieux" (Yuval Noah Harari, "Sapiens").

Tout d’abord, restons admiratifs ! Que l’homme est grand ! Mais d’où tient-il donc sa propre intelligence ? Ce n’est pas en tout cas la science qui nous en a fait le cadeau, même si elle tente de répondre à la question. Elle se contente de nous donner une certaine compréhension du monde à hauteur d’homme !

Les performances de l’IA sont impressionnantes. Le disciple est parfois plus grand que son maître ! Le champion du jeu d’échecs, Gary Kasparov, a été battu aux échecs, en 1997, par l’ordinateur Deep Blue. Heureusement, le 13 mars 2016, au jeu de Go, plus difficile, le Sud-Coréen Lee Se-Dol, a quand même remporté, après trois défaites humiliantes, sa première victoire, toute symbolique, contre un programme informatique conçu par Google.

Mais l’IA n’est jamais que "la voix de son maître". C’est à force d’observation, de répétition, d’essais et erreurs que le robot, qui peut maintenant se corriger et apprendre, y arrive. C’est ce que les spécialistes appellent l’intelligence artificielle faible - eh ! oui. Cette machine - j’espère ne pas manquer de respect - semble agir comme si elle était intelligente. Mais son intelligence demeure celle de la personne qui l’a conçue. Ces champions, en fin de compte, n’ont pas joué contre des machines, mais contre leurs ingénieurs. De même pour les voitures sans conducteur : il faut encore un humain ou, au moins, des signaux donnés, in fine, par des humains pour la mettre en route et choisir la destination.

Verra-t-on un jour une intelligence artificielle forte, capable de produire non seulement un comportement intelligent, mais d’éprouver une réelle conscience de soi, de ressentir de vrais sentiments ? Y aura-t-il moyen de créer une intelligence consciente sur un support matériel autre que biologique ? Un robot pourra-t-il se poser la question : "Qui suis-je ? Pourquoi j’existe ?" Là, on est dans le rêve ! Honnêtement, je ne pense pas. Mais certains y travaillent tandis que d’autres le redoutent. Ce serait en effet réduire la pensée - à bien distinguer de l’intelligence logique - à son substrat matériel comme quelqu’un qui confondrait le fil du téléphone avec le message qu’il transporte.

Les questions sont nombreuses. Faut-il mettre nos priorités dans la poursuite de ces rêves ? En attendant, notre Planète crie au secours, peinant à continuer à nous héberger dans des conditions décentes, et le problème de la pauvreté est encore loin d’être résolu. Ne risque-t-on pas aussi que ces machines qui imitent l’homme le remplacent, même si c’est pour un supposé mieux ? En tout cas, j’aime mieux un dentiste avec qui je peux aussi parler poésie et philosophie qu’un excellent technicien muet.

L’intelligence artificielle réduit l’homme à ses seules performances logiques et mémorielles, traduisibles en algorithmes. Or l’homme est bien plus; il est un être capable de dire non seulement "Je pense, donc je suis", mais "J’aime, et donc nous sommes", et cet amour est bien plus qu’un sentiment éphémère. Que les robots - mot qui veut dire corvée en tchèque - soient au service de l’homme et restent donc des outils, soit, mais qu’ils ne prennent pas sa place et surtout ne nous fassent pas croire que nous sommes des dieux. La question est donc : que voulons-nous que les machines/robots/algorithmes fassent pour nous et que voulons-nous que les hommes continuent à faire ?

"Je ne comprends pas que l’on n’ait pas plus peur de l’IA", a pu s’étonner Bill Gates lui-même. Soyons donc prudents. Comment allons-nous gérer nos immenses pouvoirs, notre capacité et notre désir de transgresser toutes limites ? Il est encore temps de s’interroger sur ce que nous voulons et sur ce que nous ne devrions pas accepter.