Opinions

Les chiffres ont parlé, l’" intégration" va mal et le "radicalisme" monte en Belgique ! Ce sondage montre la pertinence d'en prendre connaissance et ensuite d'y donner une telle importance médiatique. Une opinion de Vincent Cornil, Doctorant UCL.

Les chiffres ont parlé, l’" intégration" va mal et le "radicalisme" monte en Belgique ! Les récents évènements du Mali, de Boston, de Londres et de Paris viennent encore de le démontrer dernièrement pour qui en douterait encore Je pose en effet l’hypothèse osée que l’islam est concerné par cette "analyse sociologique" menée par un échantillon de la population belge (j’avoue que les photos de femmes voilées et de femme en Burqa choisies pour illustrer les articles sur le site de "La Libre Belgique" m’ont un petit peu titillé).

Revenir sur la démarche même de ce sondage me semblait important. La question de l’" intégration" ou de la "non-intégration" d’une population d’origine immigrée au sein de sa société d’accueil est complexe. Dès lors deux possibilités s’offraient aux sondeurs, soit celle d’attribuer aux sondés une capacité rare d’analyse d’une réalité sociale dont nous verrons qu’elle est difficilement saisissable, soit admettre que les sondés n’exprimeront rien de plus qu’un préjugé, ce qui pose alors la question de la pertinence d’en prendre connaissance et ensuite d’y donner une telle importance médiatique.

En effet, en quoi une personne ne s’y intéressant pas régulièrement et de manière approfondie serait à même de juger de la qualité de l’intégration d’une population ? Aussi, les possibilités de réponses offertes aux sondés laissent perplexe de par leur simplicité - une échelle de 1 à 4 ou la possibilité de se dire sans avis, ce qui était peut-être l’opinion la plus éclairée que l’on pouvait exprimer - et leur manque de nuance quand on sait par exemple qu’un sociologue comme Felice Dassetto distingue l’injonction, l’assimilation, la cohabitation, l’interrelation ou la co-inclusion comme diverses modalités de coexistence entre populations différentes au sein d’une même société (1).

Enfin, si ce dont il était question dans ce sondage derrière la thématique de l’intégration était la manière avec laquelle les musulmans de Belgique se projettent comme membres de la société belge, il est alors bon de rappeler un autre sondage (où l’on ne demandait cette fois-là non pas une analyse aux sondés mais un sentiment personnel ne concernant qu’eux-mêmes) à travers lequel l’on avait appris qu’une large majorité de musulmans se disaient fiers ou très fiers d’être belges (2).

Cependant, il est certain qu’au-delà de cette fierté d’appartenance des différences subsisteront (tout comme sont différents les Bastognards et les Ucclois), il semblerait d’ailleurs que ce sont ces différences qui feraient la richesse de toute société et que vouloir les estomper serait vain et liberticide - pour qui ça intéresserait encore.

Quant à la montée du radicalisme religieux "ressenti par les Belges" et étant source d’inquiétude pour eux (le contraire - peu d’inquiétude - aurait pour le moins paru étonnant dès lors qu’un constat de présence de radicalisme est posé), ici aussi un arrêt est nécessaire. Il n’est pas dans mon intention de nier l’existence de Sharia4Belgium mais est-il cependant pensable que 80 % de la population belge - d’après les chiffres du sondage - soient dans une proximité si forte avec les quelques centaines de membres de ce groupuscule qu’ils vivent aussi intensément l’échec de l’intégration et la montée du radicalisme ?

Si l’on prend maintenant l’échec de l’intégration comme un constat renvoyant aux grandes disparités existantes en Belgique quant à l’éducation, l’accès à l’emploi et le niveau de pauvreté (l’un entraînant l’autre et sur plusieurs générations) entre population d’accueil et populations immigrées - comme le fait l’OCDE dans son rapport de 2012 (3), alors oui il est clair qu’il y a un réel problème d’intégration en Belgique.

Cependant, il reste encore à nous expliquer, à nous les lecteurs des résultats du sondage, quelle est la logique qui permet d’opérer un lien - lien implicite mais existant - entre d’une part la question de l’intégration et d’autre part la question du radicalisme.

S’il est probable qu’un manque d’intégration scolaire et professionnelle peut faciliter l’adhésion à des postures radicales, il est un fait que toute personne appartenant à un groupe radical n’a pas systématiquement rencontré d’échec d’intégration et que surtout toute personne ayant des problèmes d’intégration scolaire et professionnelle n’adopte pas systématiquement une posture radicale. Et c’est heureux car dans le cas contraire, au vu des chiffres de l’OCDE, ils auraient été des milliers à rejoindre Sharia4Belgium.

Nous aurions pu intituler ce sondage "Jusqu’où la médiatisation ad nauseam d’une problématique a-t-elle pu influer sur la perception des Belges quant à un phénomène vis-à-vis duquel ils ne maîtrisent généralement aucune grille d’analyse utile au dépassement du sens commun". Or, dans les relations entre différents groupes humains nous pouvons distinguer trois stations : le Voulu, le Perçu et le Prévu (4).

Il est très intéressant de voir comment, malgré ce qui est voulu par chacune des parties mais en l’absence de communication du fait d’un manque de Médiateurs de qualité, la perception que l’on a de l’autre et de ce qu’il veut influe d’abord sur notre prévision de l’avenir pour ensuite, en réaction à ce prévu, modifier rétroactivement notre voulu (souvent de manière néfaste à l’entente entre les parties).

En conclusion il est bon d’insister sur le fait que les médias ont une responsabilité et un rôle à jouer - rôle il est vrai difficile à tenir dans un contexte concurrentiel - dès lors qu’il est établi qu’ils sélectionnent et structurent les informations qui seront publiées et qu’en cela ils contribuent largement à la construction du rapport au monde des citoyens et des groupes humains. Dans ce cadre-là, donner plus d’importance à des interventions telles que celle du professeur Martiniello et les préférer à des sondages sans aucune portée heuristique est tout à fait nécessaire à la construction éclairée d’un vivre ensemble au sein d’une société désireuse de respecter sa diversité.

(1) DASSETTO, Felice, Foulards, signes, rencontres, Louvain-la-Neuve, CISMOC, mis en ligne sur le site du CISMOC en janvier 2004. http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/epl-corta/documents/Foulards_signes_rencontres.pdf (2) http://germe.ulb.ac.be/uploads/pdf/Events-HP/Eurislam-articleLeSoir_22juin12.pdf (3) http://www.oecd.org/fr/migrations/indicateursintegration/#d.fr.217290 (4) HERMAN, Jacques, Risque et société. Incertitudes sociétales et choix individuels des Belges, Bruxelles, Fondation Roi Baudouin, 1998