Opinions

ALBERT KISONGA MAZAKALA, Ancien ambassadeur de la RD Congo

Selon l'intérêt qu'on poursuit, le regard qu'on peut avoir de la colonisation peut être négatif ou pas. Il n'y a pas de doute que dans sa conception, la colonisation fut essentiellement une entreprise de pillage des richesses et de quête de puissance au détriment des peuples colonisés. Dans notre pays, la RD Congo, la colonisation belge fut précédée par le régime léopoldien qui pratiqua non seulement le travail forcé mais encore des massacres à grande échelle des populations congolaises dans une politique répressive d'une rare violence destinée à accélérer la production du caoutchouc. Un auteur anglais estime les victimes congolaises à... 10 millions de morts.

Pour autant, le Congo dont nous sommes si fiers aujourd'hui n'aurait pas existé sans le même Léopold II. Personne n'oserait, en effet, mettre en doute que notre Nation est une création de ce monarque mégalomane et sanguinaire. Et puis, pour tout dire, lorsque l'histoire se met en marche, elle le fait souvent dans la violence. Les tribus du Congo ont été victimes de cette violence terrible, mais non sans avoir été délivrées de l'esclavagisme arabe. Déjà, rien que par ce dernier aspect, les plus critiques de la colonisation belge se voient incités à nuancer davantage leur jugement. Certes, en termes du nombre de morts, il n'est pas évident que la colonisation (en ce compris le régime léopoldien) ait causé moins de victimes que l'esclavagisme du XVIIIe siècle. Vraisemblablement, les 10 millions de morts du régime léopoldien dépassent en chiffres les personnes amenées en esclavage par les Arabes ou tuées pendant les opérations de capture. Mais en violence morale, l'esclavage ne peut être comparé à la colonisation. L'esclavage recherche la destruction de l'individu, sa réduction à l'état de simple force de production, à l'état quasi animal. Il n'y a pas la moindre humanité dans l'esclavage. Par contre, même s'il s'était agi d'une hypocrisie, la colonisation avait le noble but «de civilisation». Du reste, c'est la contradiction entre le but de «civilisation» et l'exploitation de la main-d'oeuvre et des richesses des pays colonisés qui conduira au désaveu de la colonisation par les opinions publiques des pays colonisateurs, et facilitera par conséquent la victoire de la lutte pour l'indépendance.

Sous la colonisation belge, le Congo fut soumis à un véritable régime d'apartheid qui n'avait pas dit son nom. Il faut reconnaître cependant qu'au début des années 50, particulièrement à partir de l'entrée au gouvernement belge du libéral Augste Buisseret, une évolution notable se produisit. La colonisation que j'ai personnellement vécue était celle des études gratuites. Les soins médicaux étaient également gratuits. Les campagnes de prophylaxie n'étaient pas toujours respectueuses des droits de l'homme, il est vrai. Par exemple, parfois les gens étaient obligés de se mettre en rang nus, pendant les campagnes de lutte contre les maladies vénériennes. Mais les résultats étaient là: les Congolais bénéficiaient des meilleurs soins de santé d'Afrique noire. De tous les pays voisins, colonies françaises ou britanniques, Blancs et Noirs venaient se faire soigner au Congo.

Tout jeune, j'ai aussi apporté ma petite pierre à la lutte pour l'indépendance. Mes idées, c'est le moins qu'on puisse dire, ne sont plus les mêmes qu'il y a 40 ans. Par exemple, quand je pose la question: «l'Afrique noire serait-elle à la place des Etats-Unis si les Noirs n'avaient pas été victimes de l'esclavagisme puis du colonialisme?», je n'obtiens généralement que des réponses confuses. Pour parler sérieusement, la thèse du leadership de l'Afrique est insoutenable, pour la simple et bonne raison que le continent noir n'avait pas fait la révolution technologique qui a permis l'évolution des autres cultures. Nous n'avions pas inventé (même pas copié) les technologies primaires (la roue, la charrue, la traction animale, le gouvernail, le chadouf, etc.) ayant permis à l'homme d'accroître la production agricole, de construire en dur, de bâtir des villes et de naviguer sur les océans.

Mise à part l'Egypte pharaonique et la civilisation du Méroé qui commence à peine à être interrogée, il n'y a pas, à ma connaissance, de preuve de l'existence de grandes villes fondées par les Noirs, l'influence arabe ayant été, semble-t-il, prépondérante dans la création de Tomboucktou. Le temps permettra peut-être de mieux faire parler un passé marqué par l'absence d'écriture pour savoir pourquoi, au moment où l'homme, sous d'autres latitudes, a domestiqué le cheval, employé l'animal dans des travaux de labour ou pour le transport des charges et inventé la poudre et le gouvernail, l'homme noir a choisi, comme tous ces peuples qu'on appelle maintenant «premiers», de refuser l'évolution. Il semblerait qu'à Louvain-la-Neuve, il y aurait des recherches poussées pour essayer de faire parler les statuettes, lesquelles seraient une écriture méconnue jusque-là. Si cela se révèle exacte, les Noirs pourraient mieux être instruits sur leur propre passé, mais cela ne change rien à l'essentiel, à savoir que depuis l'invention de la houe et de la pirogue, le progrès de notre race s'était comme arrêté.

Cette longue introduction pour dire que je suis parmi ces millions des Congolais qui ne considèrent plus la colonisation comme quelque chose de négatif, malgré sa cohorte de morts, de travaux forcés, de mains coupées et d'humiliation. Le Congolais est parfaitement conscient que son sort s'est plus dégradé depuis l'indépendance non seulement sur le plan matériel, mais même dans le domaine des droits humains. A part peut-être le droit de voyager à l'étranger, qui ne concerne d'ailleurs qu'une infime minorité des citoyens, le Congolais est de loin moins bien protégé par les pouvoirs publics maintenant que sous la colonisation. La rencontre d'un citoyen avec des agents des forces dites de l'ordre dans un endroit isolé est très redouté. Les jeunes n'ayant pas connu la colonisation entendent tout le bien qu'en disent les aînés. Par ailleurs, eux-mêmes voient que, à maints endroits dans notre pays, seuls les missionnaires blancs (et noirs bien sûrs) sont restés au service de la population, assurant non seulement le fonctionnement des écoles, des dispensaires, des maternités et des hôpitaux, mais réparant même ponts et routes, en lieu et place des pouvoirs publics complètement défaillants. Dans son article du 12 janvier sur le Net, Basile Diatezwa écrit: «Un autre regard sur la colonisation belge ne peut occulter les conséquences tragiques de l'échec de l'idéologie coloniale qui ne pouvait favoriser la liberté individuelle et l'émancipation politique des populations congolaises». Est-il cependant certain du degré de liberté dont jouissaient les individus à l'époque pré-coloniale, alors même qu'il apparaît que maintes autorités coutumières se comportaient en parfaits tyrans? J'ai observé au Rwanda, au Kivu, chez les Kondjo en Ouganda, au Nord Katanga et dans les Uélés (province orientale) le fonctionnement des pouvoirs coutumiers pour ne pas croire, en termes de liberté des individus, que le sort du colonisé au Congo belge, en l'espèce celui des habitants des CEC (centres extra coutumiers) n'ait été plus enviable que celui de son compatriote demeuré sous l'autorité du pouvoir traditionnel. Il faut en effet rappeler que là où le colonisateur avait rencontré le pouvoir local suffisamment organisé, il avait pratiqué une sorte de l' «indirect rule » britannique, en s'appuyant sur le pouvoir coutumier.

Certains Congolais, du pouvoir ou liés au pouvoir, ainsi que ceux d'une certaine diaspora, semblent attirés par la surenchère anti-colonialiste. Pour la première catégorie, la motivation est on ne peut plus claire: défendre son fromage, étant entendu que la situation des populations est le dernier de leurs soucis. Concernant ceux de la diaspora, on peut tout simplement relever qu'ils se gardent bien d'abandonner le confort douillet de l'exil occidental pour aller vivre au milieu des populations dont ils veulent se faire le porte-parole, ce qui, intellectuellement, n'est pas très honnête.

A mon humble avis, les Congolais doivent accepter le regard, y compris le regard critique de l'autre, et d'abord du Belge, qui avait naguère fait du Congo un modèle de bonne gestion économique. Nous sommes nombreux, ces Congolais qui déplorent l'effort dérisoire consenti par les pays occidentaux, dont la Belgique, pour aider notre pays. Le récent tsunami en Asie du Sud a montré qu'en réalité, les pays du Nord n'ont pas encore décidé d'engager une action de taille pour combattre la pauvreté et contribuer au développement des pays du Sud. Toutefois, le peu qui arrive à travers les ONG dans des coins reculés de l'arrière-pays est reçu avec reconnaissance par des populations abandonnées à leur triste sort par des élites indignes. Le sort de ces populations serait pire s'il n'y avait pas la présence de MSF, de Caritas, d'Oxfam, etc.

En plus, c'est tout simplement un manque de lucidité. Si nous ne parvenons pas à bien gérer nos pays jusqu'ici, c'est parce que notre culture, qui s'est forgée pour l'essentiel à l'intérieur des tribus, ne nous a pas préparés à gérer un Etat moderne, par définition post-tribal. Nous aurions dû comprendre l'intérêt d'impliquer ceux qui ont la maîtrise de ces choses-là, c'est-à-dire pour nous Congolais, les Belges en priorité. Il n'y a aucune honte à le faire, dès lors que nous avons pris conscience de nos faiblesses et cherchons, par une décision autonome mûrement réfléchie, d'y remédier en faisant appel à ceux qui, pendant 80 ans, ont oeuvré avec nous à la création de cette nation que l'histoire nous a léguée.

Il est temps que nous devenions moins sentimentaux et plus pragmatiques.

© La Libre Belgique 2005