Opinions
Une chronique de Charles Delhez.


A vouloir créer des machines "aussi humaines que nous", nous deviendrons aussi mécaniques qu’elles.


Bientôt finies, les vacances ! Le travail, qui suscite nos plaintes quotidiennes et nous valorise tout à la fois, va reprendre ses droits ! Imaginez que, rentrant au bureau, vous trouviez un robot à votre place ! Ce qui n’était que science-fiction devient notre crainte. L’intelligence artificielle pourrait en effet effectuer 80 % des tâches répétitives actuelles. Cela nous permettrait de consacrer plus de temps à ce qui est vraiment important : la création, l’innovation, la prise de décision, l’intelligence sociale…

Face à cette évolution, deux attitudes se dessinent une fois de plus, celle des techno-optimistes et celle des techno-pessimistes. Certains auteurs parlent de création d’emplois nouveaux et de temps libéré - mais tondre le gazon ne nous permet-il pas de garder le contact avec la nature ? D’autres disent qu’une partie importante de nos sociétés se retrouvera au chômage, jusqu’à 50 % peut-être. Le rapport préparatoire au forum de Davos de 2016 pronostiquait, pour les pays industrialisés, une perte de 7,1 millions d’emplois en partie compensée par 2 millions d’emplois nouveaux.

Il restera toujours du travail, mais ce sera pour les plus formés, capables de maîtriser ce système devenu de plus en plus complexe. Les autres seront inemployables. Se mettra donc en place une nouvelle élite faite de ceux qui ont en main les capitaux et la technique de ce monde algorithmique et de ceux qui possèdent assez d’argent pour en bénéficier dans le domaine de la santé, par exemple. On retrouve le tableau que peignait Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes (1931).

Faut-il vraiment privilégier l’efficacité et la rentabilité ? Le risque est de déshumaniser notre société. Rien ne vaut en effet la rencontre d’humain à humain. Certes, elle n’est pas nécessaire à chaque fois. Un smartphone peut nous renseigner sur l’horaire des chemins de fer et une machine peut vérifier notre billet. Mais pouvons-nous accepter qu’il n’y ait plus de contrôleurs, non pour traquer les fraudeurs, mais pour assurer une "présence" dans le train. On construit en Belgique une prison très moderne, mais les détenus, semble-t-il, préfèrent passer par un agent pour aller à la douche plutôt que d’en avoir une dans leur cellule. Rien de pire, en effet, que de n’avoir pas de contact, ne fût-ce qu’avec son geôlier.

Les jobs aux robots, les loisirs aux hommes, dit-on parfois. Mais une société de plein loisir sera-t-elle viable ? Que ferons-nous donc de nos journées ? Sera-ce le triomphe du pain, des jeux et des drogues ? Les questions ne manquent pas. Comme toujours, il faut trouver la juste mesure, car l’économique ne peut à lui seul donner sens à notre société.

A trop "jouer" avec les robots, ils risquent bien de nous transformer à leur image ! A vouloir créer des machines "aussi humaines que nous", nous deviendrons aussi mécaniques qu’elles. Inutile donc de vouloir rivaliser avec l’intelligence artificielle. Dans son domaine, elle sera infailliblement la plus puissante. Nous ne sommes pas des machines. Ce qui fait la personne humaine, ce sont les relations entre toutes les dimensions de son être - relationnelle, artistique, intellectuelle, spirituelle, religieuse, sportive - et avec ses semblables, toujours différents.

L’arrivée massive des robots ainsi que la puissance calculatrice et organisationnelle des algorithmes entraînent une réorganisation de la société et du travail comme lors de la sédentarisation des chasseurs-cueilleurs ou de l’avènement de la vapeur, du pétrole, de l’électricité, de l’électronique. L’intelligence artificielle opère une révolution sans commune mesure avec les précédentes, tant la croissance technique est exponentielle, alors que notre cerveau, lui, n’augmente, au fil de l’évolution, que de manière linéaire. Nous voici devant un choix de société : non pas quelle place prendront les robots, mais laquelle leur donnerons-nous ?