Qui a dit que les cours de religion et morale étaient bidons ?

Propos recueillis par Thierry Boutte Publié le - Mis à jour le

Opinions

FRANÇOISE POQUETTE, professeur de religion (secondaire) au Collège Pie X à Châtelineau.

Ce cours se donne dans une société pluriculturelle et un contexte de post-chrétienté où la référence chrétienne ne va plus de soi. Même l'intitulé «cours de religion» peut interpeller lorsqu'il n'apparaît pas carrément suspect pour certains. Plusieurs élèves ou collègues souhaiteraient ainsi une reformulation du cours, plus proche de ses contenus et de ses visées, comme par exemple «cours d'anthropologie religieuse». Cette démarche apparaît plus cohérente quand on parle aujourd'hui, dans l'enseignement, d'acquisition de compétences et d'objectifs qui doivent être mesurables et évalués. Au cours, on aborde alors de grandes questions humaines, humanistes voire existentielles. Le cours de philosophie n'existe pas chez nous mais quelque part, celui de religion en est un vu le type de questions, éthiques et de sens, qu'il pose. On s'interroge donc sur l'homme avec notamment l'éclairage de l'Evangile, même si présenter l'Evangile comme un a priori pour les élèves ne rentre pas dans les objectifs.

Un des buts importants du cours, indissociable de la méthodologie, est, dans un premier temps, d'amener les élèves à lire, à poser correctement des questions (autour du bien, du mal, de l'homme dans la société, de moi en relation, de la sexualité, de la justice, de la violence, etc.), à prendre conscience des représentations véhiculées, des stéréotypes, des préjugés pour, dans un deuxième temps (en 5e-6e secondaire), construire une réflexion critique, éclairée le plus largement possible par les sciences humaines (histoire, sociologie, psychologie, philosophie dont les philosophes du soupçon, etc.). L'ensemble de la démarche doit se construire avec dynamisme - il faut lire, chercher, comparer, décoder, défendre (sans trop de cassettes vidéo!) - et avec une ouverture d'esprit maximale. Un des objectifs est aussi de confronter les élèves à d'autres manières de penser, de l'Occident bien sûr mais d'autres religions et philosophies. Et la religion chrétienne est présentée comme un éclairage supplémentaire de sens. Le jeune ne doit pas se sentir pris en otage dans une pensée toute prête qu'il suffit d'annexer: «CQFD l'Evangile a raison». Non, il doit apprendre à apprendre, apprendre à poser des questions, apprendre à débusquer les préjugés, à dépister les représentations toutes faites dont ils sont matraqués plus que jamais et lire la société avec notamment ce qu'apporte l'éclairage chrétien, qui n'est pas le dernier, le définitif. Et lorsque l'élève aura les cartes, cela ne nous appartient plus...

Que faire, que ne pas faire? Ça a l'air simpliste mais je demande aux grands ados d'apprendre à distinguer le religieux de la foi. C'est bien souvent le lieu d'un amalgame des plus joyeux. Il faut aussi préciser que le cours de religion est différent de la catéchèse qui est d'éclairer, intellectuellement par des témoignages et avec un accompagnement intime - de l'ordre du spirituel - un jeune qui est en démarche de foi. Au cours de religion, on n'est pas au catéchisme. Et de préciser aux élèves de «croire» ce qu'ils veulent. Parce que le but du cours de religion n'est pas (plus?) de convertir! Il faut témoigner et non convertir, c'est la ligne de conduite préconisée par le forum de l'enseignement catholique. Essayez d'ailleurs de convertir les jeunes, ils y sont viscéralement allergiques...

Je remarque que depuis 6-7 ans, le cours de religion, qui était fort chahuté, l'est de moins en moins. Le religieux, il est vrai, avec son cortège de clivages manichéens, d'amalgames ou d'instrumentalisations, fait partie depuis lors de l'actualité. Et les jeunes ont besoin de clarification.

LAURENT MILLER, professeur de religion (secondaire) à Maria Assumpta (Laeken)
Précision: j’ai la chance de ne pas connaître les problèmes de “mal formation” et de dénigrement que vous mentionnez. Ainsi, dans mon école, je suis un professeur de religion heureux. Maintenant, le but du cours de religion catholique s’articule autour de trois éléments. Un : accompagner le jeune dans son chemin de croissance – psychologique, biologique… – en donnant du sens et de la valeur à ce qu’il vit au quotidien. Il s’agit notamment de rencontrer certaines questions qu’il se pose et dont l’école, voire les parents, considère peu importantes, genre: “Ma petite amie m’a laissé tomber, je suis malheureux. Est-ce quelque chose d’important ou est-ce bêtement une histoire de gamin comme disent mes parents?” Ces questions existentielles vont acquérir de la valeur par le simple fait de s’y attarder. On va approfondir ces cris de révolte, de bonheur, d’injustice… et construire ensemble une réflexion. Et à défaut de transformer certaines expériences désagréables en leur donnant du sens, le jeune va essayer de comprendre pourquoi il souffre ou s’indigne et mettre des mots sur ses sentiments.
Deux: il faut soutenir l’élève dans ce qu’il vit mais aussi le tirer vers le haut et donc développer le dialogue et l’esprit critique. Si leurs idées sont confrontées à celles des autres, plus celles d’un document vu en classe, plus celles du prof…, cela oblige les élèves à écouter, à vivre dans une culture de dialogue, à revoir le cas échéant leur avis, à le forger, à l’argumenter, mais aussi à ne pas “gober” tout ce qui est dit sans réfléchir. C’est ici qu’intervient la dimension chrétienne, qui est un regard éclairant sur la réalité et qu’on leur présente parmi d’autres. Ils sont ainsi confrontés à différents modes de pensée, de religion, de culture autres que les leurs, un contexte nécessaire pour réfléchir et avancer une opinion.

Le troisième point est celui de la culture religieuse vu que nos racines sont notamment chrétiennes de même qu’une partie de notre histoire, de l’art ou de la pensée. Ne rien connaître du christianisme peut être un handicap pour la compréhension de notre monde au même titre qu’ignorer ce qu’est une mosquée quand on annonce un attentat devant la mosquée d’Ali. Et on parle des deux!

Maintenant, il ne s’agit pas de transformer ce cours en psychothérapie de groupe ou en catéchèse. Dans ce cours “existentiel”, l’écueil à éviter est qu’un élève ne débobine sa vie privée devant toute une classe. Non seulement l’exercice peut être dangereux pour lui vu l’usage déstabilisant que les autres peuvent en faire à la récré mais le cours n’est pas un lieu de “blabla débats” où l’on parle de ce qu’on a envie. C’est un cours! Et l’envisager comme tel (avec prise de notes et évaluation) permet un garde-fou contre les dérives. Autrement dit, il faut garder une exigence de savoir et une dimension intellectuelle. Non seulement nous évitons ainsi de tomber dans la psychothérapie mais aussi dans la catéchèse. Dans ce cadre, ce n’est jamais “Nous pensons que…” mais, parmi d’autres, “Les chrétiens pensent que…”, sans volonté d’englober, d’imposer. Il y a un respect à avoir vis-à-vis de leur chemin personnel et donc veiller à ne pas demander à des enfants de 12 ans ou plus d’affirmer leurs convictions devant d’autres alors qu’en toute honnêteté, ils ne les connaissent pas. Qu’ils apprennent d’abord à comprendre ce qui se passe en eux et à mettre des mots sur des sentiments et des pensées.

DANIÈLE BARBIER,professeur de morale (primaire) à l’école communale de Jodoigne.

La morale, pour moi, n’est pas une matière à étudier, c’est la vie. Ma vie avec les autres et leur vie, notre environnement au sens large. Dans “mes” écoles avec des petits groupes c’est une occasion rare pour les enfants d’exprimer (librement sans jugement, sans sanction de points) des avis personnels, des sentiments, des expériences, des idées, pas de papa, de la grande sœur, du voisin, de la télé mais vraiment de l’enfant lui-même.

On aborde des sujets personnels mais aussi des sujets liés à l’actualité du groupe (par exemple il y a eu une bagarre à la récré, la naissance d’une petite sœur, mais aussi le vandalisme, les cadeaux de saintNicolas, les accidents en rue, Star Academy, …).

Grâce à ces “cercles de parole”, ces jeux, appelez cela comme vous voulez, les enfants prennent de l’assurance, pratiquent l’estime d’eux-mêmes et des autres, ainsi que le respect des règles de vie (politesse, écoute, ordre,…). Pour ma part (dans les petites classes du primaire), les leçons sont ponctuées de jeux d’écoute et/ou de coopération, jeux d’exercice d’impro afin de varier et de maintenir l’intérêt, la joie. Les histoires issues de l’excellente littérature enfantine sont aussi d’excellents supports pour “philosopher”.

Parmi mes collègues, certaines sont expertes (oui, beaucoup plus de femmes!) pour utiliser la création artistique, les activités manuelles, le chant, la musique pour développer, partager les idées.

Les notions de respect, tolérance, libre arbitre, pluralisme, liberté,… sont abordées et pratiquées ainsi. Même si les enfants n’ont pas ces mots expliqués en long et en large dans leur cahier (surtout pour les petits).

ANNICK BOUIOUKLIEV, professeur de morale au lycée Jacqmain (Bruxelles)

Ex-membre de la commission programmes du cours de morale à la Communauté française, dirigée par Jacques Sojcher (1).

La vocation d’un cours de morale est de donner le goût et le plaisir de la pensée. Faire passer l’idée que “penser”, de façon non idéologique et non dogmatique, apporte à la fois un gain au niveau de la personnalité et de son rapport au monde et permet de réfléchir ainsi que de donner sens à ce qui se passe autour de soi alors que les idéologies en ont pris un coup. Il s’agit donc de faire un sort au “prêt-à-penser” ou, et c’est plus actuel, à la non-pensée. Maintenant, il faut au contraire “se prendre la tête” et le cours de morale et la philosophie en sont les meilleurs outils.

Mais attention, il ne faut pas faire au cours de morale de moralisne théorique (il n’y a pas de pensée!), ce qui ne sert à rien sinon à rassurer le professeur sur ses convictions ou pallier sa difficulté à penser les changements. A éviter également dans le chef du professeur, c’est de jouer l’animateur vedette qui veut plaire et se complaît dans l’air du temps. A l’inverse, et c’est là que la philosophie intervient, il faut essayer d’être inactuel. Alors oui, le cours de morale rejoint celui de philosophie, considérant toutefois qu’en Belgique, il faut adapter les outils pédagogiques pour placer un cours de philo sur 2 heures semaine. L’intitulé du cours dit “de morale laïque” est aussi difficile à expliquer, flou et loin de faire l’unanimité parce que, pour certains, excluant. Voilà pourquoi un des modules du programme reprend la philosophie des religions. Et au vu du contenu des cours de religion dans le secondaire supérieur, il faudrait vraiment qu’il n’y ait plus de cours de “religion” ou de “morale laïque” mais bien d’“initiation à la pensée” ou de “philosophie”. Maintenant, quant à la mauvaise image du cours de morale, elle a un peu changé. On avait hérité d’un cours “hors total”, c’est-à-dire qui ne comptait pas dans l’ensemble des points en fin d’année. Heureusement, cette dévalorisation n’est plus de mise. Reste que des cours sont toujours donnés n’importe comment, considérés comme bouche-trou et pas investis par le professeur quant à donner ce cours d’initiation à la pensée. En morale, les programmes n’ont pas caractère obligatoire. Faut-il dès lors peser pour veiller à l’application des nouveaux modules à base philosophique afin d’insuffler un peu de rigueur et de cohérence? C’est un peu dogmatique et contraignant comme solution. Mais il faudrait à tout le moins une ligne directrice commune.

MARIE-PIERRE POLISEx-professeur de religion et actuel responsable religion à la Fédération de l’enseignement catholique (2)

Représentons-nous d’abord le contexte: un cours obligatoire (dans l’enseignement libre), des classes multiculturelles, une sécularisation et une déconfessionnalisation de la société, mais si on se passe de plus en plus de Dieu, paradoxalement les questions de sens ressurgissent vu l’actualité (Islam, violence, éthique…) avec une multiplicité de réponses. Le christianisme a perdu son monopole. Résultat, le nouveau programme du cours de religion catholique va rencontrer trois exigences: respecter les positions et cheminements de chacun mais aussi offrir des clés d’intelligibilité du christianisme et permettre aux jeunes, mieux formés et informés, de poser et de creuser leurs propres choix (2).

C’est vrai qu’un grand débat oppose les tenants du cours confessionnel à ceux du cours type sciences religieuses ou philosophie. Mais si le cours est un cours confessionnel qui permet aux élèves de découvrir la force et la cohérence de la tradition chrétienne (en quoi cette tradition peut-elle me faire vivre et grandir en humanité?) sans nécessairement y adhérer, il pratique aussi un respect et une ouverture aux autres instances de sens (philosophiques, religieuses, culturelles), afin de permettre à chacun de construire ou d’approfondir ses propres convictions et de pouvoir en rendre compte devant autrui en les passant au crible de la raison. Je crois qu’un cours de sciences religieuses perd en termes de recherche de sens, et donc de dynamique au sein de la classe. Mais il faut aussi marquer la différence envers la catéchèse et la pastorale. Le souffle du cours, lui, viendra de la capacité à naviguer entre ces trois pôles: existence, culture et foi. C’est la clé de la réussite d’un cours de religion catholique.

Propos recueillis par Thierry Boutte

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