Opinions
Une opinion de Charles Delhez, chroniqueur(1).

Voici vingt ans étaient assassinés les sept trappistes de Tibhirine.Même face à "l’islamisme radical", le dialogue est LA réponse.A cette fin, chacun doit approfondir sa propre religion.

Voici vingt ans, le 21 mai 1996, l’annonce de l’assassinat des sept trappistes de Tibhirine défrayait la chronique. Ils avaient été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 et leurs têtes furent retrouvées le 30 mai. C’était durant la "décennie noire" de l’Algérie.

Ces hommes, que le film "Des hommes et des dieux" (Xavier Beauvois) a rendus célèbres, étaient profondément enracinés dans leur foi chrétienne, comme des moines peuvent l’être. Ils étaient restés dans leur monastère de l’Atlas par fidélité au peuple musulman avec qui ils entretenaient un riche dialogue spirituel, sous l’inspiration de leur prieur Christian de Chergé. Par leur présence ils offraient " un autre visage des chrétiens que celui des Croisades" , explique Jean-Pierre Schumacher, l’un des deux survivants. "Et quand je rentre en France , ajoute-t-il , je peux témoigner d’un autre visage des musulmans, devant les personnes qui font des amalgames avec le terrorisme ."

Frère Jean-Pierre en est convaincu : le dialogue est LA véritable réponse, même face à "l’islamisme radical". Dialoguer n’exige pas d’abandonner ses idées, mais de respecter celles des autres et d’essayer, avec eux, d’aller vers une vérité plus haute. Lors d’une réunion avec les moines de Tibhirine, un musulman soufi vint avec cette question : "Comment faire tenir une échelle debout dans le désert ?" La solution était qu’elle soit à double pente. "Vous montez d’un côté vers Dieu. Nous montons de l’autre. Plus on approche du haut de cette échelle vers le Ciel, plus on est proche les uns des autres et réciproquement. Et plus on se rapproche les uns des autres, plus on est proche de Dieu."

Pour cela, il faut donc que chacun reste sur sa propre échelle. En changer sans cesse, affirmer que tout se vaut, ne permet pas de s’élever très haut. "Je pense que l’islam est la meilleure des religions , ai-je pu lire dans un journal, sous la plume du Mufti de Marseille . Sinon, à quoi bon être musulman ? J’espère la même conviction de la part du chrétien. Mais pour autant, nous devons tous ensemble reconnaître qu’aucune religion n’a l’exclusivité du Salut." De son côté, Le Dalaï-lama aime dire : "Approfondissez votre religion et vous vous rapprocherez de nous."

Prétendre que l’on a raison d’avoir fait tel choix religieux nous ferait quitter le domaine de la foi pour entrer dans celui des raisonnements logiques et incontournables, des arguments que l’on peut imposer aux autres. Il ne resterait plus de place pour la liberté, la confiance. Le monde s’en retrouverait divisé entre bons et mauvais, entre ceux qui ont la vérité et ceux qui sont totalement dans l’erreur. La question est plutôt de savoir si on a de bonnes raisons d’avoir fait tel choix. Et ici, il est important de pouvoir répondre oui, sinon l’acte de foi devient totalement irrationnel et ne respecte plus les exigences de l’intelligence.

Nous devons chercher la vérité, nous pouvons témoigner de ce que nous en avons perçu, mais nous ne pourrons jamais ni croire que nous la possédons ni l’imposer. Personne ne peut en effet prendre une distance telle qu’il puisse comparer, en toute objectivité, les religions et se poser en arbitre. Ainsi en est-il de notre condition humaine. Mais rien ne peut pour autant nous dispenser de choisir. Choisir, c’est approfondir, nous donner à fond et oser croire qu’une voie est meilleure pour nous, et même pour tous, sans pouvoir en conclure que les autres voies sont inférieures. C’est cependant bien à la vérité que tout croyant honnête a accès. Nous pouvons dès lors nous laisser envelopper par ses rayons, y trouver notre joie et le sens de notre vie.

Je souhaite à chaque croyant de découvrir dans sa propre foi un "je-ne-sais-quoi" qu’il n’a pas découvert ailleurs, un "supplément d’âme" dont il peut témoigner.

(1) UNamur.

(2) "Tibhirine, vingt ans après" : matinée de témoignage le 21 mai, aux Fraternités du Bon Pasteur. tibhirine@outlook.com