Qui réanimera l’enseignement bruxellois ?

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Opinions

Le nouvel épisode des inscriptions laisse un goût plus amer que ne le reconnaissent les acteurs politisés. Bien des zones d’incompréhension subsistent.

1. Ainsi, on peut difficilement comprendre qu’il reste plus de 300 élèves sans école alors que des écoles sont incomplètes mais qu’on bourre, par injonction ministérielle, celles qui ont déjà des listes d’attente Les responsables politiques reconnaissent ainsi implicitement qu‘il existe des écoles meilleures que d’autres. Les "bonnes écoles" se voient imposer d’accueillir des élèves tombés du ciel (ne sachant rien ou presque du projet éducatif de l’école sélectionnée pour eux par des critères opaques) tandis qu’il reste des écoles où personne n’entend aller - même les primo-arrivants savent déjà qu’ils ne doivent pas y aller !

2. On ne peut pas plus facilement voir une cohérence dans l’obligation décrétale de ne pas dépasser 24 élèves par classe alors qu’on impose par injonction plus de 24 élèves en première année, quand même la plus difficile.

3. Enfin, on ne pourra sans doute jamais trouver un sens dans le fait de pousser des élèves dans des écoles dont l’offre ne leur apparaît pas adaptée : on obtient des élèves qui vont littéralement "suffoquer" 3 ans dans le premier degré (puisqu’ils ne peuvent ni en sortir ni y rester plus longtemps). On leur a promis "la réussite pour tous" et l’accès aux universités; alors, difficile de leur faire quitter le cursus général, même quand c’est un avenir quasi impossible pour eux, vu leurs bases à la sortie du primaire. Ils vont, après un parcours stressant et décourageant, probablement finir par rejoindre l’enseignement professionnel, mais découragés, déscolarisés, avec une image désastreuse d’eux-mêmes puisqu’ils y "tombent" après une suite d’échecs et non par choix - ce choix qu’on leur interdit mentalement (promesses insensées) et matériellement (décrets).

Pour certains, le secondaire sera encore une fois le méchant, sans un regard sur ce qui se passe en primaire et surtout en maternelle (sauf en termes de statistiques de population), là où ces jeunes sont scolarisés. L’urgence aujourd’hui pour nos politiques n’est plus le "bien" mais le "beaucoup", résultat de l’incurie des décideurs et du manque de planification. Quel sera le résultat de cette politique ? La chute du niveau inévitablement, car lorsqu’on a un nombre important d’élèves qui, par exemple, manquent de vocabulaire, on doit nécessairement adapter et ralentir, surtout dans des classes de grande taille. Il en résultera la fuite des enfants pour lesquels les parents ont d’autres exigences (et qui déjà se plaignent dans des cas de tels "ralentissements" parce que leurs enfants s’ennuient).

Croisé avec la règle des 4 km, cela va faire fuir un type de population venant de la périphérie bruxelloise qui va se regrouper dans "sa zone" (tuant les efforts de mixité), voire créer des écoles privées (on en parle très sérieusement et le marché des soutiens scolaires en constitue les prémices); les Bruxellois resteront entre eux et une population largement d’origine immigrée ne sera plus "mixée" à une population de vieille souche (imposant la ghettoïsation de Bruxelles). Mais finalement, ça "tombe bien" car on a besoin de place dans les écoles de Bruxelles (1). Quant à créer ainsi, de manière durable et structurelle, une école à deux vitesses, soit l’inverse de ce qui est mis en exergue, qui s’en soucie ? A moins que tout cela ne soit que poudre aux yeux et qu’il faille y voir une volonté politique de casser l’appareil éducatif ? Nous ne pensons pas qu’il y ait un complot. C’est pire : on a réellement affaire à une succession d’incompétences majeures. Pour preuve les programmes qui ne cessent d’imposer des tâches qui doivent mener à plus d’esprit critique - sauf que ces programmes mettent la charrue avant les bœufs et crashent cours, savoir, compétence et esprit critique. Ainsi de la transformation du cours d’histoire en cours d’analyse de la validité des sources. Les élèves n’ont plus les savoirs, manquent de goût pour ce cours, lui préférant les séries télévisées pseudo-historiques qui, elles, racontent (en grec : historein !), et en fin de compte, ne sont pas plus critiques. Le savoir est la base de l’esprit critique, et les deux ne peuvent être exigés au même âge. Comme le constatait un internaute sur le site de "La Libre", "l’enfer scolaire est pavé de têtes de psychopédagogues, dont les bonnes intentions ont conduit tout le monde dans le mur où nous sommes encastrés depuis tantôt 20 ans".

Mais cette étonnante incompétence peut-elle être expliquée, au-delà de l’aveuglement idéologique d’une gauche démodée et coupée du réel ? J.-Cl. Michea ("L’enseignement de l’ignorance") démonte avec virulence mais intelligence la politique à l’œuvre. En 1995, la fondation Gorbatchev réunissait des penseurs issus du monde politique, économique et scientifique, qui constataient qu’au XXIe siècle, 20 % de la population active suffirait à maintenir l’activité économique mondiale. La question reste donc des 80 % à gouverner mais surnuméraires aux yeux de la logique ultralibérale. Z.Brzezinski (ancien conseiller de J. Carter) proposa alors le "tittytainment" (entertainment, divertissement, et tits, seins en argot US), le panem et circenses de notre époque : de quoi occuper et abrutir la population (il disait : "maintenir de bonne humeur la population frustrée").

Cette division nécessite des écoles d’élite, sur le modèle classique, et pour les autres, des écoles occupationnelles, diluant le savoir et la possibilité de distinguer l’important de l’accessoire, et "fabriquant des consommateurs de droit, intolérants, politiquement corrects". C’est sans doute devant cette menace ultralibérale d’une marchandisation du savoir que réagit l’Olivier. Mais il le fait en étant dans l’erreur sur les moyens, en voulant aller trop vite, trop bien, et par décrets. La gauche semble prisonnière et conseillée par des technocrates oscillant entre une politique sans vision ni ambition et la nécessité de promettre monts et merveilles à une clientèle volatile.

La seule solution, surtout pour les moins favorisés, est et sera d’offrir un enseignement exigeant, de qualité, qui offre de réels choix, et de réelles perspectives d’avenir; ce qui exige que certaines sections soient remises drastiquement à flot disciplinairement et que l’on pilote réellement le système éducatif, avec ambition et respect de la diversité. A ce seul prix, nous aurons de plus en plus de jeunes formés de manière approfondie et capables d’être les acteurs de demain. Leur avenir et le nôtre n’existeront qu’à ces conditions. Les Bruxellois méritent plus qu’une molasse co-gestion non coordonnée entre les deux communautés du pays. (2)

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