Qui veut la fin de l’euro ?

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Opinions On a avancé l’idée d’un complot américain contre l’euro en faisant l’amalgame d’un fort "euroscepticisme" dans certains milieux académiques proches des Républicains avec les attaques répétées de spéculateurs US contre les maillons faibles de l’eurozone. Mais la crise a confirmé la pertinence de l’argumentation de ces économistes tandis que la spéculation n’a pas de frontières : elle répond aux opportunités du marché.

En réalité, point n’est besoin de chercher ailleurs une explication qui se trouve chez nous. Nous savons tous en effet qu’en raison des différences profondes de spécialisation industrielle entre les pays de l’eurozone et de la faible mobilité du travail d’un pays en chômage vers un pays en besoin de main-d’œuvre, n’importe quel choc économique - énergétique, technologique, financier, monétaire - va faire diverger les économies de l’eurozone.

Nous savons aussi que nous n’avons pas les mécanismes de transferts financiers publics pour compenser ces écarts de performance. Nous réalisons en outre aujourd’hui que les mécanismes bancaires de compensation entre pays sont eux-mêmes en train de se gripper. Nous savons enfin que le pacte "discipline budgétaire contre assistance financière d’urgence" n’est qu’un palliatif. Il ne fonctionnera en effet qu’en cas de crise d’un pays périphérique, et encore, à la condition que les populations soient en mesure de supporter la violence de l’austérité. Ce n’est plus le cas de la Grèce.

En fait, l’euro est condamné sauf si un saut dans le fédéralisme est consenti par les Etats membres de l’eurozone. Nul doute que tous n’y sont pas disposés, que l’écart se creusera avec les non-membres de l’eurozone et enfin que du coup tel ou tel de ces non-membres - songeons à la Pologne et au Danemark - devrait rejoindre l’eurozone sans attendre. On met souvent en évidence l’absence d’un pilier budgétaire de l’eurozone : la monnaie unique n’a en effet pour contrepartie ni un budget commun qui organiserait une solidarité automatique entre Etats comme aux USA ou en Chine, ni, avant le nouveau Traité budgétaire en phase de ratification, une coordination forte par Bruxelles des politiques budgétaires des Etats.

Mais c’est loin d’être le seul trou dans la gouvernance de l’eurozone qui est un véritable gruyère : non seulement l’eurozone n’a pas de budget, ni de pare-feu véritablement dissuasif, mais la concurrence fiscale en matière d’impôt des sociétés et d’épargne financière complique le retour à l’équilibre budgétaire. Surtout, il n’y a pas de dispositif de surveillance de la stabilité financière pour l’eurozone. Cette faille dans la gouvernance est la plus grave, car c’est bien la crise bancaire qui, au départ, a brutalement surendetté les Etats et cette crise n’a pas encore été surmontée.

Encombrées de créances douteuses, obligées de se recapitaliser, les banques restreignent le crédit aux entreprises et aux ménages et aggravent ainsi le contexte de crise en Europe. Que se passe-t-il ? Tout d’abord on se rappellera l’option néolibérale radicale prise par l’irlandais McGreevy, le précédent commissaire aux Services financiers, de combiner libéralisation et dérégulation, choix entériné par la Commission Barroso I et qui s’est révélé catastrophique.

Au lendemain du crash de Wall Street, une "commission de la Rosière" dominée par la profession financière a recommandé une réglementation modérée à la fois pour ne pas nuire aux intérêts de la City engagée dans la course à la première place financière mondiale avec New York, Hong Kong et Tokyo, et pour tenir compte des singularités nationales notamment en matière de structures bancaires pour l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France.

La question, pourtant centrale, d’une supervision forte pour la zone euro de manière à garantir la stabilité financière a été ignorée et de fait subordonnée à la logique du marché intérieur : priorité a été donnée la City contre l’euro. Paradoxe consternant, le choix d’une "supervision-lite" à 27 ne garantit même pas l’unité du marché unique des services financiers : on assiste en effet en ce moment à une refragmentation du paysage bancaire parce que la résolution des faillites bancaires continue à relever des gouvernements nationaux. Ceci est une aberration absolue pour les banques transnationales de l’eurozone dont la faillite pourrait signer la fin de l’euro et le déclenchement d’une crise dans la crise.

Toutes ces incohérences révèlent une myopie politique sans précédent en Europe. Quel leader en place dira qu’une monnaie commune demande une politique économique commune, et donc un gouvernement pour la conduire ainsi qu’un Parlement, avec ses deux Chambres, celle des Etats et celle des citoyens, pour légiférer et contrôler. On a trop rusé avec la réalité en Europe depuis dix ans et on a bâti pour gérer l’eurozone une usine à gaz inefficace et a-démocratique !

Une monnaie unique ne se gère pas seulement à partir d’une BCE indépendante. Elle doit s’appuyer sur une dette publique unifiée, un budget commun, une fiscalité harmonisée et une régulation financière centralisée. Tout cela demande un nouveau Traité pour l’eurozone. Ne pas affronter cette exigence de cohérence, c’est accepter la fin de l’euro ! Et ne nous abusons pas : l’avènement de la nouvelle eurozone ne sonnera pas la fin de la crise, mais du moins il permettra de mieux l’affronter, et de sauver l’unité de l’Europe au prix d’une géométrie variable.

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